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[Mon roman] Incarnations

 
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Séraphya
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 12:36    Sujet du message: [Mon roman] Incarnations Répondre en citant

Prologue





L'homme tomba à genoux sur le sol froid. L'attaque l'avait épuisé au point qu'il ne parvenait plus à tenir sur ses jambes. Ses longs cheveux verdâtres couverts par la crasse collaient à son visage parsemé de coupures et de bleus. Sa poitrine le brûla tandis qu'il tentait de reprendre son souffle entrecoupé de saccades et de quintes de toux. Son regard se posa alors sur le nuage de poussière droit devant lui, causé par un long et éreintant combat. Lorsqu'il retombera, il pourra constater si, oui ou non, il avait réussi. Il ne pouvait qu'avoir réussi. Il DEVAIT avoir réussi.


Des bruits de pas parvinrent à son oreille, mais il était trop concentré sur ce qu'il voyait, ou plutôt, ce qu'il ne voyait pas, pour y prêter attention. Un homme nu-pieds le dépassa doucement et s'arrêta devant lui quelques mètres plus loin. Ses cheveux brillant comme l'argent étaient si longs qu'ils touchaient presque le sol. Le haut de son crâne était paré d'une teinte légèrement vive de rouge, ce qui laissait suggérer qu'il n'avait pas non plus été épargné. Mais, tout comme lui, il semblait prêt à ne pas quitter le nuage des yeux.


Tous deux avaient les poings serrés, tremblant légèrement d'appréhension. Ils avaient donné tout ce qu'ils avaient dans cette attaque. Si même avec ça, ils avaient échoué... ils ne pourraient plus très longtemps se lamenter d'être les derniers survivants de cette horrible guerre. L'homme à terre ne s'accordait même pas le droit de s'entendre respirer, ni de loucher en direction de son aîné.


- Croyez-vous que ce soit enfin terminé, Seigneur Vaaka ? osa-t-il à peine murmurer.


- Je l'espère, répondit tardivement ce dernier, je ne distingue plus son aura. Mais c'est peut-être un autre de ses pièges. Restez sur vos gardes, Prêtre. Nous allons en avoir le cœur net.


Vaaka s'avança lentement en direction du nuage commençant à se disperser. Ses pieds touchèrent le sol avec délicatesse et légèreté, avant de le quitter. Il s'éleva dans les airs, et continua son chemin en lévitant. Comme à son habitude, il préférait se rendre compte des choses en hauteur. Son regard, qu'il voulut impassible pour sauver les apparences devant son serviteur, laissa cependant échapper quelques lueurs d'inquiétude. Trop de vies, trop d'êtres qui lui étaient chers avaient été sacrifiés pour arriver à ce moment. Ce moment où ils sauveraient l'Univers. Ils n'avaient pas le droit d'échouer. Pas après tout ce qu'ils avaient enduré.


- Je vois quelque chose...


Le Prêtre se releva à sa voix et retint son souffle, le cœur battant à tout rompre, observant le corps inanimé, tuméfié de l'homme allongé au sol. Son kimono rouge et noir déchiré était couvert de sang. Il ne semblait plus respirer. Ses yeux étaient fermés, et son visage semblait être en paix. Ils avaient réussi. Ils avaient gagné. Après quelques instants d'hésitation, Vaaka se posa finalement à terre et s'agenouilla près de lui. Il prit sa main d'un geste affectueux et la serra fort tandis que ses joues se couvrirent de larmes :


- Pardonnez-moi, Père. Pardonnez mon impuissance à vous libérer de ce fardeau plus tôt. Mais je sais que vous auriez été fier de moi. De nous tous. Vous pouvez retourner aux étoiles en paix. Votre travail est désormais achevé. C'est à nous de prendre la relève.


Il déposa la main de son père sur son cœur et se releva doucement, inspirant profondément tandis qu'il se tournait vers le Prêtre :


- C'est terminé. Mon père n'est plus. Notre Génération n'est plus. Il est temps de passer à la dernière étape.


Le cœur de l'homme se serra à ces mots. Il savait que ce moment finirait par arriver. Il avait essayé de s'y préparer mentalement, mais le vivre en personne était une chose bien différente... et bien plus difficile.


- Êtes-vous vraiment sûr que ce soit nécessaire, Seigneur Vaaka ? Devons-nous vraiment en arriver là ?


- Vous savez que c'est la seule chose à faire. Maintenant que Père s'est éteint, la barrière est en danger. Si nous n'agissons pas vite, elle cèdera, et le Néant nous engloutira tous.


Devant le regard hésitant du Prêtre, il comprit qu'il devrait trouver les mots justes pour le faire sortir du déni dans lequel il s'enfermait. Et vite.


- Les choses se déroulent ainsi depuis des millénaires. Vous savez tout aussi bien que moi que nul n'est éternel. Et c'est aujourd'hui que notre fin s'est amorcée. C'est pour cela que vous êtes là. Vous seul avez le pouvoir de changer le destin de tous les innocents vivant dans cet Univers.


- D'autres auraient été plus dignes que moi de remplir ce rôle. Je ne suis pas prêt !


- Vous apprendrez, tout comme l'a fait mon père et ceux qui l'ont précédé. VOUS avez été choisi, pas un autre, car c'était votre destin. Je sais que nos relations n'ont pas toujours été faciles, mais c'est une chose que j'ai acceptée depuis longtemps : personne d'autre que vous n'en aurait été digne aujourd'hui. Vous êtes un guerrier, et un sage. Vous avez combattu à nos côtés, mis votre vie en péril pour une cause qui vous dépasse et pour laquelle vous avez été formé. Vous représentez ce qu'il y a de meilleur en l'Humanité. C'est pour cela que vous seul êtes à même d'assurer sa protection, et celle de l'Univers tout entier. Vous seul méritez de devenir un Dieu.


L'homme se sentit bien sûr honoré par de telles paroles, en particulier venant de celui qui était autrefois le plus hostile à son encontre. Sa logique et son devoir lui imposaient de faire ce qu'il avait à faire. Mais son cœur, son humanité, continuaient de freiner cette lourde décision.


- Mais... Nous savons tous deux ce que cela implique pour vous. Je... Je ne peux pas vous infliger ça ! C'est la pire des cruautés... J'ignore comment les autres ont fait, mais je n'arrive pas à cautionner ça ! Vous ne le méritez pas !


- Je le sais, répondit-t-il d'une voix adoucie et compatissante, mais c'est ainsi. Quelqu'un doit le faire, et je suis le dernier à le pouvoir. Nous n'avons pas le choix. Si cela peut vous aider, vous pouvez toujours vous dire que je suis votre Dieu, et que vous devez en conséquence obéir à ma volonté. C'est le seul moyen d'assurer la sécurité de l'Univers. Nous devons contenir le Néant, quel qu'en soit le prix. D'autres ont fait ce sacrifice avant moi. D'autres le feront. Aujourd'hui, c'est mon tour. Et j'en suis fier, peu importe ce qu'il adviendra.


Comme pour appuyer ses propos, il s'approcha de lui, et le prit par les épaules.


- Moi, Vaaka, Incarnation de la constellation de la Balance, suis fier d’avoir combattu à vos côtés, Prêtre Serpentis. Et je le suis plus encore pour être celui qui va contribuer à votre ascension.


L'homme desserra les poings, résigné. Il avait raison : c'était la seule chose à faire. Chaque seconde d'hésitation était une seconde de plus accordée au Néant pour franchir la barrière. Il n'y avait plus à tergiverser. L'heure était aux actes, et aux adieux.


- Entendu, Seigneur Vaaka. Je ferai selon votre volonté. Commençons le rituel.


L'homme et le Dieu acquiescèrent simultanément et se mirent en place, l'un en face de l'autre, les yeux dans les yeux, mains entrelacées. Vaaka leva ensuite le regard vers le ciel nocturne, cherchant en lui-même la puissance sous l'inspiration des milliards d'étoiles qui observaient ce moment.


- Que l'âme de l'Univers entende mon appel. Que les étoiles m'accordent leur bénédiction. Que mon cœur soit le vecteur de la fin d'un cycle et du commencement d'un autre. Je suis la volonté des astres protecteurs, le bras d'un idéal de paix et de prospérité.


Il baissa ensuite la tête pour regarder son compagnon de nouveau droit dans les yeux. Les siens, d'ordinaire d'un noir profond, s'illuminèrent tandis que le rituel s'achevait.


- Que le natif des étoiles offre la puissance de l'Univers au natif de la terre. Moi, Dieu de la Balance, accepte de léguer le pouvoir de la vie et de la mort à ce Prêtre Serpentis. Que son âme se lie à jamais au monde céleste. Que son corps reçoive la divinité. Que je sois le témoin et l'instrument de la naissance du maître de la nouvelle Génération !


La voix de Vaaka se perdit dans un infini écho alors qu'une intense lumière jaillit entre les deux hommes, tourbillonnant, dansant dans les airs, les enveloppant peu à peu.


- Que les étoiles vous guident... mon ami.


L'homme n'en revint pas. Il lui avait sourit. Pour la première fois depuis leur rencontre, Vaaka lui avait sourit. Mais il n'eut pas le temps de le lui répondre, car son visage s'effaça dans la lumière, qui finit par totalement les envelopper. Quelques secondes plus tard, elle s'affaiblit avant de peu à peu disparaître, ne laissant derrière elle qu'un homme aux cheveux verts, lavé de toute blessure et purifié de tout mal.


Sa tenue de Prêtre Serpentis fut remplacée par un kimono rouge et noir. Ses joues autrefois vierges furent désormais parées de marques, symboles de pouvoir. Une aura nouvelle se dégagea de lui, puissante, divine. Il ouvrit les yeux et regarda autour de lui le paysage dévasté par les précédents combats. Son regard s'arrêta sur la parcelle de terre où se trouvait le corps de son prédécesseur : il avait disparu. L'ultime preuve de la fin d'une ère.


Il leva ensuite la tête en direction des étoiles. Elles brillaient toutes si ardemment... Il était difficile de croire que leur éclat avait bien failli se ternir pour toujours. C'était pour cette beauté, pour cet espoir qu'il était là. Grâce à la barrière englobant l'Univers, il pourrait les protéger du Néant. Il ne l'avait jamais vu, mais il savait que c'était là, en-dehors. Comment quelque chose qui n'était même pas vivant pouvait être la cause de tant de morts et de souffrances ? Il l'ignorait, mais il avait bien l'intention de ne pas le laisser gagner.


Puisqu'il avait accepté de faire son devoir, la barrière ne courait plus aucun danger. Du moins, pour le moment. Un tel sortilège avait besoin de puissance. Beaucoup de puissance. Et même lui ne pouvait la lui offrir indéfiniment. Heureusement, il ne serait pas seul très longtemps. Bientôt, l'un après l'autre, ses enfants naîtraient. Il deviendrait le Père de la nouvelle génération de ceux que l'Humanité appelaient Dieux des Etoiles. Et il pouvait désormais être considéré comme tel. Car à compter de ce jour, il était l'être le plus puissant de l'Univers.


- Vaaka, je t'en fais le serment : je ferai tout pour honorer ta mémoire et celle de tes semblables. Je vais reconstruire cet endroit. J'y règnerai tout comme mes prédécesseurs et je veillerai sur la Terre et ses habitants. Je glorifierai les étoiles qui m'ont vu naître et je protégerai la barrière aussi longtemps qu'il me le sera possible. Ma Terre natale me manquera. Mais c'est ici, au sein de la constellation du Serpentaire, qu'est ma place. C'est mon devoir... en tant que sa nouvelle Incarnation.
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Dernière édition par Séraphya le Mer 27 Juin 2018, 14:47; édité 4 fois
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 12:38    Sujet du message: Répondre en citant

PARTIE I : L'éveil
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 13:13    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 1


Renaissance





Les voilà. Après d'innombrables heures d'attentes, tapis dans la plus grande obscurité, enveloppé par la chaleur des nuits d'été, les voilà enfin. Ce n'est pas la première fois qu'il attend que les nuages se dissipent, parfois en vain. Il aura peut-être perdu goût à de nombreuses choses au cours de sa vie, mais pas à ça. Non, jamais il ne pourrait se lasser de la magnificence de ce voile ténébreux, aux millions de diamants scintillants de leur splendeur sacrée. Sacrée, oui, c'est le mot qu'il emploie. Un mot qu'hélas trop peu emploient.


Pratiquement plus personne ne le sait aujourd'hui, mais les étoiles étaient autrefois adulées, vénérées. Personne ne les considérait comme de vulgaires cailloux flottant dans l'espace infini. Ceux qui pensaient ainsi étaient perçus comme des fous, des ingrats. De nos jours, c'est lui qui serait vu de cette manière s'il divulguait ce qu'il savait. De toute façon, pourquoi le ferait-il ? Nul ne le croirait.


L'Humanité a depuis longtemps abandonné ses croyances et ses rites, à jamais tombés dans l'oubli. Si ce n'était que ça... Mais elle a oublié l'essentiel : le respect qu'elle doit aux étoiles qu'elle observe, et qui l'observent. Klade, lui, n'a pas oublié. Et tant que la beauté du ciel nocturne s'offrira à lui, il n'oubliera pas.


Et cette nuit, il a de la chance : les nuages se sont dispersés vers 4 heures du matin, et c'est justement ce qu'il espérait. Car à cette période de l'année, c'est à cette heure ci qu'il peut voir une constellation bien particulière. Il la reconnaît aussitôt. Il n'a même pas eu besoin de concentrer son regard, ni de se perdre parmi les milliards de petits points blancs jusqu'à trouver ceux qu'il cherchait. Il connaît le ciel étoilé par cœur, et sait exactement où poser les yeux. Car hier encore, à cet endroit précis, il n'y avait rien. Parmi tous les astres, hier encore, ceux là n'existaient pas. Ou, plus précisément, n'existaient plus depuis un très long moment.


Lui-même n'avait jamais eu l'occasion de les voir avant aujourd'hui. Mais les récits qu'on lui contait, les descriptions qu'on lui en faisait étaient si réalistes, si passionnants qu'ils se sont imprégnés dans son esprit. Depuis sa plus tendre enfance, il regarde cette partie du ciel en particulier, pour voir - ou plutôt, ne pas voir - la constellation du Capricorne, célèbre pour avoir disparu mystérieusement près de 500 ans auparavant. Et aujourd'hui, après tout ce temps passé dans l'oubli, elle refait surface, étincelante comme jamais, apportant quasiment au ciel la fraîcheur d'un nouveau-né.

Klade ne peut empêcher un profond soupir de franchir ses lèvres tandis qu'il observe la constellation brillant de mille feux, se remémorant les événements survenus quelques heures plus tôt. Les choses auraient vraiment-elles pu se passer autrement ?


***


La sonnerie venait de retentir. L'Université, déjà à moitié vide, s'est vue peu à peu désertée des derniers étudiants en quête des résultats de leurs partiels. Comme chaque année, certains ont pleuré, certains ont crié, certains ont sauté de joie, certains ont soupiré avec déception. Et d'autres n'ont rien montré, sauf peut-être un léger rictus. « D'autres » référant surtout à une seule personne.


Elle ne s'est pas attardée plus que nécessaire. Elle est venue, elle a vu, elle a disparu. Ses longs cheveux châtains flottant dans le vent légèrement chaud, elle a quitté l'Université dans le plus grand calme, mais non sans hâte. Il n'y avait rien d'étonnant là-dedans, étant donné qu'elle n'aimait pas la compagnie. Ou peut-être était-ce simplement un goût plus prononcé pour la tranquillité. La frontière entre les deux est mince.


Elle n'était évidemment pas la fille la plus connue de la ville. Mais la première chose pouvant immédiatement frapper du premier regard était sa peau. Rares sont les personnes disposant d'un derme aussi clair, d'une pâleur semblable à une poupée de porcelaine. C'était ce qui avait attiré l'attention de Klade la première fois qu'il l'avait vue, plusieurs semaines auparavant. Depuis lors, il n'avait cessé de l'épier, admirant de loin sa beauté, analysant chacun de ses gestes et chaque émotion qu'elle daignait montrer.


Au départ, ce n'était même pas pour elle qu'il était là. Officiellement, son boulot était de remplir des contrats et de livrer des types peu recommandables aux autorités. Ce jour là, il venait d'accepter une mission et avait entendu dire que sa cible se trouvait dans cette ville précise. Puis il a fallu que son regard se pose accidentellement sur cette fascinante créature pour qu'il ne donne plus de signe de vie à quiconque.


Ce fut la première fois que ce genre de chose arriva. Il n'avait jamais eu pour habitude de s'attarder sur les femmes et les plaisirs simples de la vie. Mais il y avait quelque chose chez cette jeune étudiante qui l'attirait, l'obsédait. Il ne savait pas quoi. Mais ça venait d'elle, et ça l'enivrait. Puis, son instinct a commencé à prendre le dessus : ce n'était pas pour rien s'il se sentait attiré par cette femme. Attiré, oui, mais pas dans le sens romantique ou charnel du terme. Une autre forme d'attirance, familière, qui l'avait poussé à rester dans les parages. Il était certain de l'avoir déjà vue quelque part. Qu'elle était plus que ce qu'elle semblait être. Jamais il n'avait été troublé à ce point, et c'est pour cette raison qu'il n'a jamais quitté la ville.


Durant trois longues semaines, il l'a suivie, observée, sans qu'elle ni personne d'autre ne s'en rende compte. Il n'osait l'approcher, non pas par pudeur ou timidité, mais parce que son instinct lui hurlait de rester caché pour le moment. Et il savait qu'il devait toujours, toujours écouter son instinct. Il a fini par la connaître par cœur ; ses goûts, ses hobbies, la manière dont elle s'épanouit lorsqu'elle se retrouve seule loin de la ville, dans son petit chalet au cœur de la forêt montagnarde.


C'est un drôle d'endroit pour une femme seule, d'autant plus que la ville est juste à côté. Mais lui-même pouvait ressentir la sérénité des lieux. Ce qui lui a permis de réfléchir longuement au sens de ses actes. Une part de lui savait que ce qu'il faisait était mal, mais l'autre l'implorait de continuer. Inutile de préciser laquelle il a fini par choisir d'écouter. Plus il prenait le temps d'observer cette fille, plus il avait l'impression de toucher au but.


Et un jour, il a réalisé. Il en était désormais intimement persuadé. Il l'avait en effet déjà vue : dessinée trait pour trait dans les carnets de croquis de sa mère. Il avait oublié ce détail, de même que beaucoup d'autres, durant la formation qu'il avait suivie adolescent. Et si elle était réellement qui il croyait... alors c'était le destin qui avait voulu qu'il se rende en ce lieu. Était-il vraiment possible... qu'il l'ait retrouvée ? Elle ? Si tel était le cas, alors il devait agir au plus vite et dans la plus grande prudence. Il devait lui parler. Lui dire tout ce qu'il savait. Lui faire prendre conscience de la vérité. Mais avec tact et beaucoup, beaucoup de bonne fortune.


Les chances qu'elle le croie étaient déjà extrêmement minces, d'autant plus qu'il a conclu par ces semaines d'observation qu'elle n'accordait pas facilement sa confiance, et qu'elle couperait très vite court à la conversation s'il venait à se montrer trop vif. Surtout que le sujet dont il était désormais dans l'obligation de lui faire part était tout, sauf le plus simple et normal du monde. Alors il n'est pas tout de suite allé la voir, préférant d'abord préparer minutieusement sa plaidoirie. Voulant rester le plus près possible d'elle à toute heure, il a séjourné trois jours et trois nuits de suite dans la forêt au lieu de redescendre en ville dormir à l'hôtel. Ce n'était pas si gênant, les soirées étant tout aussi douces et chaudes que les journées.


À l'aube du quatrième jour, il s'était décidé : il était prêt à tout lui dire. Il l'a donc suivie une dernière fois jusqu'à son Université, caché derrière les arbres environnants ; et a compris à son léger, presque invisible rictus qu'elle avait réussi les examens pour lesquels elle avait travaillé très dur. Sur le chemin du retour, il ne pouvait s'empêcher d'admirer les reflets du soleil dans ses cheveux, sa manière de marcher, de pencher la tête de temps en temps. S'il n'avait rien su, jamais il ne se serait douté de la vérité à son sujet. Elle semblait si normale, si... humaine. Il a patiemment attendu qu'elle retourne chez elle, puis a pris quelques minutes pour se préparer mentalement avant de finalement se diriger vers la porte d'entrée du chalet. Tout à coup, un coup violent s'est porté à sa tête, lui faisant perdre l'équilibre et s'effondrer au sol.


- Enfin je te tiens !


Klade s'est mis à masser sa tête douloureuse, ne l'ayant pas vu venir. Il s'est retourné pour voir la jeune femme tenant une poêle dans ses mains, furieuse.


- Tu pensais vraiment pouvoir te faufiler sur mon terrain et jouer les voyeurs sans que je ne m'en rende compte ? Ça fait trois jours que je t'ai grillé, espèce de malade !


Sans crier gare, elle lui a asséné un autre coup de poêle qui l'aurait sans doute assommé s'il ne s'était pas protégé de ses bras, et continué de lui crier dessus comme si elle avait affaire à un psychopathe. Venant d'elle, c'était un comportement dont il n'avait jamais été témoin auparavant. Peut-être s'était-il trop laissé attendrir par ce qu'il voyait d'elle chaque jour pour le prévoir ? Pourtant, il ne s'est pas défendu. Il aurait pu, et il aurait largement pris le dessus. Mais il était hors de question de lui faire le moindre mal.


- Tu comptais faire quoi avec ça ? M'embrocher comme un porcelet ?


Être surpris en possession d'une arme contondante à longue portée en pleine nuit sur une propriété privée dans un contexte plutôt délicat n'était effectivement pas vraiment ce que l'on aurait pu appeler un premier contact réussi et inspirant la confiance. Encore aurait-il fallu qu'il ait sa lance en main. Il n'y avait aucune raison pour qu'elle l'ait vue. Après tout, il ne l'avait pas invoquée.


Mais, pris d'un doute, il a tourné la tête pour apercevoir Helkath posée dans l'herbe, juste à côté de lui. Comment pouvait-ce être possible ? Seule sa volonté aurait pu la faire apparaître ! Or, il n'en avait pas éprouvé le désir. Elle n'avait quand même pas pu s'invoquer toute seule ! Et pourquoi, surtout ? Être pris pour un voyeur pouvait être une chose, mais être pris pour un fou dangereux en était une autre !


- Ce n'est pas ce que vous croyez ! Il y a une explication à tout cela, je peux vous la fournir sans attendre !


- Ça, tu peux en être sûr : j'ai appelé la police. Tu auras tout le temps nécessaire pour t'expliquer dans une salle d'interrogatoire, ou encore mieux, dans une cellule ! Et tu vas rester bien sagement ici jusqu'à ce qu'ils arrivent. a-t-elle annoncé en continuant de le menacer de son ustensile.


À ce moment là, son esprit s'est retrouvé en pleine panique. Si les forces de l'ordre l'emmenaient, il ne pourrait plus la revoir ! Ça faisait cinq ans qu'il la recherchait ! Cinq ans ! Il ne s'en était pas rendu compte avant, mais c'était bel et bien pour elle, et pour elle seule, qu'il avait quitté le temple où il étudiait. Qu'il s'était fait chasseur de primes et avait développé ses compétences de déduction et de chasse. Cette attirance, cette ''obsession'', ce désir de voir son visage ne remontait pas au moment où il l'avait vue trois semaines plus tôt, mais bien plus loin en arrière. Comme s'il avait toujours su que sa quête serait sa vocation.


Ça ne pouvait pas s'arrêter là, pas si près du but ! Une telle occasion ne se représenterait sans doute plus. Pas dans l'immédiat, en tout cas. Ce jour, cet instant, c'était la seule chance qui lui avait été accordée jusqu'à présent. Il ne pouvait définitivement pas la gâcher !


- Écoutez-moi, je vous en prie, il est inutile d'en arriver là. Je ne suis pas celui que vous croyez, et vous non plus...


- N'essaie pas de m'embrouiller. Reste tranquille et tais-toi. Je n'ai pas à entendre les élucubrations de l'éventuel illuminé que tu es.


Bon sang ! Évidemment qu'elle ne l'écouterait pas ! Il aurait dû frapper à sa porte dès qu'il en avait eu l'occasion. Comment pouvait-il espérer lui expliquer la situation et la convaincre de son honnêteté si elle se méfiait de lui ? D'autant plus qu'elle semblait bien déterminée à ne pas le laisser bouger d'un poil. Elle était si différente de celle qu'il avait pris l'habitude d'observer... Mais sa réaction est loin d'être anormale au vu de la situation.

Tout d'un coup, le temps d'un simple clignement d'yeux, elle est passée du parterre devant lui à un arbre plusieurs mètres plus loin. Comment était-elle arrivée là sans même qu'il n'ait eu le temps de le voir ? Elle était juste devant lui un millième de seconde auparavant ! Il a alors réalisé qu'elle saignait. On aurait dit qu'elle s'était empalée sur quelque chose... sur... Helkath ? Non, ce n'était pas... si, c'était bien Helkath ! L'esprit confus, Klade a baissé le regard sur sa main droite, à côté de laquelle sa lance aurait dû se trouver... mais elle n'était plus là.


- Non ! s'est-il écrié en panique avant de se relever.


Son sang en ébullition n'a fait qu'un tour. Comment ça avait pu arriver ? Comment avait-il pu ne pas l'empêcher ? Qui avait fait ça ? La pauvre gémissait... Elle souffrait... Son sang coulait sur ses vêtements, se répandait sur le sol... Non, c'était impossible ! Elle ne pouvait pas mourir ! Pas elle, pas encore ! Klade s'est précipité vers elle, catastrophé.


- Restez calme, ça va aller ! Je vais... Je vais vous aider !


- Ne... m'approche... pas... a-t-elle peiné à cracher entre deux toux sanglantes.


En un battement de cil, tout avait changé. Empiré d'une manière inimaginable. Mais que s'était-il passé, bon sang ? Déboussolé, il a retiré ses mains de la lance qu'il avait attrapée. Son regard s'est posé sur le fluide rouge se faufilant entre ses doigts tremblants. Il avait son sang sur les mains. Littéralement. D'un mouvement vif, il a regardé tout autour de lui dans l'espoir de voir le vil assaillant qui avait osé commettre un tel sacrilège. Mais il n'y avait personne. Le scélérat avait dû s'enfuir. Mais encore une fois, comment avait-t-il fait pour ne rien voir ? Tout s'était passé si vite...


- Pardonnez-moi... Pardonnez-moi, ma Dame... a-t-il murmuré en levant les yeux vers la femme agonisante.


Celle-ci ne lui a donné pour seule réponse qu'un faible gémissement brisé.


- J'aurais dû agir plus tôt... Je vous avais trouvée, moi ! Personne n'avait réussi un tel exploit auparavant ! Il est tellement important que vous sachiez... Que vous vous rappeliez ! Mais j'ai échoué... Pardonnez-moi, ma Dame, j'ai échoué !


Il s'est effondré à genoux devant elle, se lamentant comme si sa mort était l'incarnation de la fin du monde. Car pour lui, ça l'était. Ça n'aurait pas dû finir comme ça. Juste au moment où il venait de retrouver la...


- Quelle est cette lumière ? s'est-il écrié alors qu'une intense lueur blanche l'aveuglait tout d'un coup.


Le corps de la jeune femme s'était soudainement illuminé. La lance s'est retirée d'elle-même de son corps se mettant à léviter dans les airs, et s'est sagement posée à ses pieds. Une puissante énergie a commencé à se dégager d'elle tandis qu'un froid intense s'est abattu sur la propriété. Il était tel, en particulier autour d'elle, que Klade fut forcé de reculer à grands pas pour éviter de finir gelé sur place. C'était inouï !


Il a fallu encore quelques instants au jeune homme pour réaliser. Ce qu'il ressentait à cet instant était la naissance d'une aura divine. SON aura. Il a alors baissé les bras pour regarder l'étincelante lumière. Peu importe si ses yeux devaient le brûler.


Il avait raison. 3 milliards de femmes vivaient en ce monde. Les chances qu'il retrouve celle-ci en particulier, en vie, à cet âge et à ce moment là étaient pratiquement nulles. Mais il avait réussi. Peu importe comment c'était arrivé. Elle était revenue. Il l'avait retrouvée.


Ce à quoi il était en train d'assister, rares sont ceux qui en ont eu le privilège. L'honneur d'être le témoin de la naissance d'une Déesse. Et pas n'importe laquelle. Celle qui, cinq siècles auparavant, avait perdu la vie sur Terre, et n'avait jamais pu retourner parmi les siens. Celle qui, en cet instant, était sauvée, ainsi que l'Univers qu'elle protégeait.


- Dame Kozoro... Déesse du Capricorne... a-t-il murmuré avec respect en s'inclinant face à la lumière commençant à faiblir.


Quelques instant plus tard, au déclin total de la lueur, se tenait devant lui une femme bien différente. Le même corps, la même taille, la même couleur de peau si pâle... Mais ses vêtements avaient été remplacés. Son jean et sa veste noire avaient laissé place à une robe particulière : le haut couvrait la totalité de son torse et de ses bras, et était fait d'une légère fourrure brunâtre à l'apparence très soyeuse. Le bas était doté d'une ouverture laissant librement à ses longues et fines jambes le soin de pouvoir être admirées de tous, aussi doux et fluide que la soie, aux couleurs et reflets de l'océan, et dont les bords étaient décorés d'émeraudes scintillantes. Une matière grisâtre, semblable à de la roche, recouvraient ses doigts à la manière de gants. Sur sa tête était posée une étrange couronne d'argent, formant deux longues cornes courbées.


Mais la première chose qui pouvait être réellement remarquée, tout du moins en ce qui concernait Klade, était la beauté de ses joues. Autrefois nues, elles étaient désormais parées de marques : sur chacune, deux courbes noires tournées vers le bas. Plus aucun doute possible. C'était bel et bien elle. La Déesse du Capricorne était revenue parmi les divins. Ses yeux, jusqu'alors fermés, se sont ouverts, impassibles, et ses iris argentés se sont vite posés sur le jeune homme.


- Dame Kozoro. C'est un honneur de vous rencontrer. a-t-il respectueusement formulé en restant le genou posé à terre.


Elle s'est lentement approchée de lui, sa présence étant tout d'un coup devenue imposante, titanesque. Le froid qui émanait d'elle continuait de s'intensifier, tandis que se déversaient sur la forêt des milliers de flocons de neige. Oui, il neigeait, en été. La « marque de fabrique » des divinités représentant l'hiver. Cette neige était si légère, si douce, qu'elle en devenait réconfortante.


En cet instant, il se sentait apaisé. Il aurait dû trembler, non pas de peur ni d'excitation, mais de respect face à cette gigantesque puissance l'entourant. Mais il n'a pas tremblé. Il était capable de ressentir une immense douceur se dégager de cette aura. D'après ce qu'on lui avait raconté, Kozoro était réputée pour être la plus compatissante et généreuse des Dieux des Étoiles envers les humains. Elle considérait l'Humanité comme son enfant, et était prête à tout pour la protéger de l'infâme menace planant au-dehors.


Personne n'a jamais su ce qui lui était arrivé. Elle est descendue sur Terre, et y est morte. Le plus étrange, est que personne n'a semblé y avoir réagi. Comme si elle avait été oubliée de tous. Un sort qu'une personne d'une telle philanthropie ne méritait pas. Mais son honneur allait enfin pouvoir être reconquis. Klade la regardait s'approcher de lui, le cœur battant. Les croquis de sa mère étaient très réalistes... mais cette femme était d'une beauté infiniment supérieure.


Elle n'était plus qu'à quelques mètres de lui. Il ne ressentait déjà plus le froid, sans doute était-il déjà gelé et ne s'en rendait pas compte. Il n'avait plus besoin de lui expliquer quoi que ce soit, tout lui était revenu en même temps que sa divinité. Il s'attendait à l'entendre lui ordonner de se lever, et lui pardonner l'étrangeté de la situation ayant conduit à cet instant.


Il a en effet entendu le son de sa voix. Hurlant « hors de ma vue » et le frappant violemment au visage, le projetant plusieurs mètres en arrière. Sa tête entière lui faisait mal, et c'était avec une stupéfaction sans précédent qu'il a à nouveau regardé la Déesse en colère. Était-ce à cause de la lance ? Il n'y était pourtant pour rien !


Son visage était traversé de multiples émotions. Pas l'une après l'autre. En même temps. La colère, la tristesse, la peur, l'incompréhension se mêlaient en parfaite harmonie. L'aura émanant d'elle semblait elle aussi en proie au désordre le plus total, et la neige elle-même reflétait cette intense confusion. Un flocon pouvait être aussi doux qu'une caresse, et le suivant aussi dur que la pierre.


Kozoro s'est une fois de plus approchée de lui, l'air menaçant, les yeux remplis de larmes, la respiration haletante. Elle le regardait avec dégoût et méfiance.


- Toi...


Elle semblait humer quelque chose dans l'air, tout en le regardant droit dans les yeux. Elle a tendu une main vers sa joue brutalement écorchée par le coup et a couvert son doigt, au toucher aussi rocheux que son apparence, de son sang. Elle l'a flairé, comme s'il en émanait quelque chose. Puis son impérieux regard s'est posé sur lui, laissant présager le pire.


- Je peux le sentir. Cette pourriture dans tes veines. Ce parfum maudit.


- Ma Dame, j'ignore de quoi vous parlez.


- Silence ! Je sais ce que tu es ! C'est toi qui m'as fait ça. Et tu vas le payer. Tu ne lèveras plus jamais la main sur moi, ni toi ni aucun autre ! Et surtout pas ton maître !


Klade avait peut-être trop idéalisé cette femme, mais il savait qu'elle mentait. Du moins, pas totalement, ses intentions étaient effectivement claires. Mais ses yeux reflétaient la plus grande confusion. Ses paupières sautaient, ses sourcils et son nez se fronçaient et se défronçaient sans répit, comme si son esprit était atrocement tourmenté. Elle posait de temps en temps la main sur sa tête, comme si elle avait mal. Peut-être était-ce un effet de la transformation ? Comme un animal soudainement soumis à une rage de dents ?


- Dame Kozoro, vous êtes souffrante, je le vois. Laissez-moi vous aider, je ne suis pas votre ennemi. Vous méritez mieux que ça.


Elle l'avait à nouveau regardé, son visage reflétant cette fois-ci le chagrin et la désorientation. Oui, ça ne pouvait être que ça. Ses émotions étaient complètement chamboulées par le retour de sa divinité endormie, il leur fallait probablement du temps pour s'acclimater. À ce stade, il ne pouvait que supposer. Il n'était pas un Dieu et n'avait jamais vécu cette situation en personne. Il s'est lentement approché d'elle, lui parlant avec calme et sincérité. Il n'était pas son ennemi, comment aurait-ce seulement pu être possible ?


- Voyez, je ne suis pas armé, je n'ai aucunement l'intention de vous faire du mal. Vous pouvez me faire confiance. Je suis votre serviteur, Dame Kozoro.


- Non... pas le mien...


Sa voix était à nouveau devenue sèche. Pas aussi menaçante qu'elle l'était quelques minutes plus tôt, mais suffisamment dure pour mettre mal à l'aise le plus endurci des hommes. Il s'est arrêté, ne comprenant pas ses propos.


- Tu n'es pas mon serviteur. Non, ton maître est un autre. Tu en es la preuve, tu en as la marque, la vile empreinte ! avait-elle vociféré en lui jetant au visage le sang sur son doigt.


Son regard disait tout. Elle ne lui faisait pas confiance. Pour elle, il était un ennemi. Mais pourquoi ?


- Cette odeur... Ce parfum de mensonge, de vilenie... Ce pacte qui coule dans tes veines, ce lien maudit... Tout en toi ne m'inspire que blâme et méfiance. Ne comprends-tu pas ? Ce que je sens en toi, c'est lui ! Ton être entier ne reflète que son infâme héritage. Tu en es le vecteur, et tu voudrais que je t'accorde ma confiance ? Assez... Assez ! Plus de mensonge ! Plus de mal !


Dans sa main est soudain apparu un grand sablier d'argent, magnifique, lévitant au-dessus de ses doigts. Elle avait invoqué son arme... Elle allait le tuer !


- Ma Déesse, je vous en conjure, écoutez-moi ! J'ignore à quoi vous faites allusion, je n'ai jamais eu la moindre pensée néfaste envers vous ! Je ne songe qu'à protéger mon peuple, à vous servir, vous qui nous préservez du Néant ! Je croyais que vous étiez un parangon d'amour et de noblesse, où est donc cette femme que l'Humanité adulait autrefois ?


Quelque chose avait soudain changé dans son regard. L'hésitation y était toujours visible, mais elle ne semblait plus si virulente, si confuse. Elle est restée immobile durant de longues minutes à le fixer intensément, débattant intérieurement de son sort. Puis, d'un murmure, elle a fait disparaître le sablier et s'est reculée.


- Si tu ne meurs pas par le froid, tu as intérêt à ne plus jamais croiser ma route. Plus jamais.


Et, sans rien ajouter, elle a tourné les talons et s'est enfuie dans la forêt. La neige a commencé à s'estomper peu après son départ, puis s'est totalement arrêtée. Klade, gelé jusqu'aux os, s'est déplacé avec peine jusqu'au chalet, tremblant de tous ses membres. Il est parvenu à rejoindre la salle de bain, s'est déshabillé aussi vite qu'il a pu, et a pris un bain brûlant. Lorsque sa chair a enfin ressenti les douloureux premiers effets de cette expérience, il l'a tout de suite regretté. Mais ses pensées étaient ailleurs. Tournées vers une femme qui a fui loin de lui.


***


Klade revient à la réalité présente, confus. Les précédents événements auraient dû dévoiler la fin d'un mystère, mais ont apporté plus de questions que de réponses. Son regard ne peut quitter la constellation du Capricorne, veillant à nouveau sur la Terre pour la première fois depuis 500 ans. Son visage s'assombrit. Quelque chose est arrivé à la Déesse Kozoro. Quelque chose de si grave qu'elle en a été amenée à se méfier de lui, un humble serviteur et représentant des Prêtres Serpentis, les héritiers mêmes des Dieux.


Les Dieux... Se considèrent-ils au moins comme tels ? C'est ainsi que les humains les nomment depuis le jour où ils sont apparus pour la première fois sur Terre, il y a plusieurs dizaines de milliers d'années. On dit d'eux qu'ils ont apporté l'intelligence, et lorsque les Hommes ont suffisamment évolué, ils se sont mis à les vénérer. Parce qu'ils étaient puissants, parce qu'ils les protégeaient. Parce qu'ils venaient des étoiles. Parce qu'ils ÉTAIENT des étoiles. Ces êtres sont dotés de corps humains, mais leur âme brûle de l'ardente vie des astres stellaires.


Les plus anciennes légendes racontent qu'après le Big Bang, à la naissance de l'Univers, quelque chose d'autre est né avec lui. Comme lui, il s'étendait. Mais contrairement à lui, il n'abritait aucune vie. Il était sombre, plus noir encore que la plus intense des obscurités. Et un jour, sans aucune raison, il s'est détourné de son chemin. Il ne s'étendait plus sur l'éternité, mais sur l'Univers. Et il a commencé à le dévorer. C'est ainsi qu'est apparu le plus terrible des fléaux, dépourvu de conscience, lointain, invisible aux Hommes, mais éternel : le Néant.


En réponse à cet assaut, l'Univers a engendré un formidable pouvoir qui s'est imprégné dans plusieurs constellations, et leur a donné vie. Elles se sont incarnées dans des corps semblables à ceux des humains, et de leur toute puissance, ont érigé une barrière protectrice, entourant l'Univers et repoussant l'impitoyable étreinte du Néant. Depuis ce jour, elles ne vivent que pour protéger l'existence de tout être et de toute chose. Et Dame Kozoro fait partie de ces extraordinaires créatures.


Tout ce qu'il sait est qu'elle est morte sur Terre, la pire chose qui puisse arriver à un Dieu des Étoiles, car il se retrouve alors condamné à vivre en humain pour l'éternité, sans pouvoirs ni souvenir de sa véritable identité, incapable d'assumer son rôle de protecteur de l'Univers. Et aujourd'hui, la pointe d'Helkath, une lance pourtant des plus ordinaires, a permis à Kozoro du Capricorne de retrouver sa divinité perdue. Mais une question demeure : comment s'est-elle retrouvée à agoniser en ce monde ? Et surtout, pourquoi a-t-elle mentionné « son maître » ? Pourquoi avec une telle hargne ? Pour quelle raison a-t-elle parlé ainsi d'Ophiuchus du Serpentaire, son propre père ?[/u]
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 13:15    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 2

L'assemblée





L'écho des bruits de pas résonne à travers les couloirs. L'homme avance avec empressement. Ses cheveux argentés brillent à la lueur des chandeliers et ses iris d'or reflètent la surprise et l'appréhension. Il a été convoqué ici même, et il a une petite idée de la raison de cet appel. Il est arrivé il y a peu et déambule seul dans les corridors du château. Seul, il ne le restera plus très longtemps. Car s'il a été convié à venir, il doit sûrement en être de même pour les autres. Combien sont déjà arrivés à l'heure qu'il est ?


Il ne se fait pas d'illusions, il sait pertinemment pourquoi une telle réunion, qui n'avait pas eu lieu depuis des siècles, se tient en ce jour. Ce qui l'inquiète plus précisément, c'est la réaction des uns et des autres. Il les connaît, eux et leur mode de pensée. Il se demande encore pourquoi il prend la peine de venir si c'est pour entendre à nouveau un Everest d'accusations et de mépris. Il soupire longuement tandis qu'il tente de se vider la tête, de penser à autre chose. Mais rien n'y fait, son esprit est définitivement troublé.


Il a compris que tout avait changé lorsque, quelques heures plus tôt, cette sensation l'envahissait. Son corps entier s'était mis à vibrer, comme à nouveau en harmonie. Un sentiment qu'il n'avait plus ressenti depuis fort longtemps, et qu'il pensait éteint à jamais. Son cœur battait comme il n'avait jamais battu, comme si une part de son être était revenue à la vie. Et avec elle, un mauvais pressentiment.


Il arrive finalement devant les portes menant à une salle qu'il ne connaît que trop bien. Après avoir pris une longue et profonde inspiration, il les ouvre et pénètre dans l'immense amphithéâtre de pierre, couvert par endroit de luxuriantes verdures. Un trou au plafond laisse entrer un doux et chaud halo de lumière éclairant le centre de la pièce, lui conférant une atmosphère fort spéciale, voire agréable pour ceux qui savent apprécier. Plusieurs personnes y sont rassemblées, parlementant entre elles ou perdues dans leurs pensées. Un rapide coup d'œil permet au nouvel arrivant de comprendre qu'il fait partie des derniers à les rejoindre. Il descend les marches doucement et se dirige vers une femme adossée contre un mur, qui finit par remarquer sa présence.


- Beran, le salue-t-elle sobrement.


- Styr, répond-t-il sur le même ton.


Elle se détache du mur dans un petit bruit métallique, causé par les grands anneaux d'or enserrant ses cheveux. Ses yeux d'un violet plus sombre que d'habitude le dévisagent d'un air qu'il ne peut que comprendre à merveille. Ils pensent tous deux à la même chose.


- Ce n'était donc pas un rêve ou une quelconque illusion, dit-il en regardant autour de lui, c'est réellement en train d'arriver.


- Il semblerait, oui. Mais comment ? Comment cela a-t-il pu se produire ? Et pourquoi maintenant, après tout ce temps ?


- Penses-tu que cela puisse être un signe ? Un nouveau départ ? Un grand changement ? Ce genre d'idioties folkloriques ?


- Je ne suis sûre que d'une seule chose : cela ne plaira pas à Père.


- Et pas uniquement lui... confirme Beran en regardant brièvement les autres.


Des murmures s'élèvent, aidés par l'écho de la salle. Des murmures surpris, songeurs, indignés.


- Je n'aime pas ça, s'inquiète-t-il.


- J'ai un mauvais pressentiment. Pourquoi a-t-il fallu que cela arrive ce mois-ci ?


- Que veux-tu dire par là ?


Les grandes portes s'ouvrent alors sur un homme légèrement plus âgé, vêtu d'un kimono rouge et noir. Son visage à la fois doux et sévère reflète pourtant la plus grande sérénité. Tous se tournent vers lui, tandis que le silence s'installe dans la pièce.


- Mes enfants. J'ai ressenti ce que vous avez ressenti. Je sais ce que cela implique. Après 500 ans d'absence, l'aura du Capricorne s'est réveillée. La constellation du Capricorne, autrefois disparue, brille à nouveau parmi les étoiles. L'Incarnation du Capricorne... votre sœur, ma fille... Kozoro est revenue parmi les divins.


Une telle nouvelle devrait réjouir l'assemblée, mais le silence pesant et les visages sombres indiquent à Ophiuchus qu'il n'en est rien. Il ne peut le comprendre que trop bien, mais il est de son avis que le temps de tourner la page est venu.


- Je sais ce que vous pensez. Je sais que la rancœur occupe toujours vos cœurs. Mais je vous en prie, abandonnez la. Pardonnez à votre sœur. Elle a fait une erreur. Elle en a payé le prix. Trop de temps s'est écoulé sans son soutien. Ce qui est en train de se produire est une seconde chance. Nous devons la saisir ! Les futilités passées importent peu désormais.


Une jeune femme aux longs cheveux blonds hoche la tête en désapprobation et lui répond avec une once de dégoût dans la voix :


- Si par « futilités passées » vous voulez parler de sa tentative de meurtre à votre encontre, alors je refuse de lui pardonner, Père. Je ne pense même pas pouvoir en être capable un jour. C'est au-dessus de mes forces !


- Panna a raison, intervient un homme assis en tailleur sur une table de pierre, elle ne mérite pas votre pardon, ni le mien, ni le nôtre à tous.


- Elle a trahi notre famille ce jour là... s'inquiète un autre garçon aux cheveux noirs.


- Alors comment pouvez-vous être sûr qu'elle ne recommencera pas ? termine sa jumelle sur le même ton.


À nouveau les voix s'élèvent, exprimant chacune l'indignation, l'inquiétude et le mépris.


- Mes enfants, je vous en prie, calmez vous ! Kozoro n'a jamais été une mauvaise personne. Elle a seulement... fait une erreur. Je regrette toujours ce qui est arrivé.


- Vous n'aviez pas le choix, s'adoucit Panna, il fallait vous défendre. Il valait mieux la perdre elle, que vous perdre vous. Sans vous, notre monde, le monde des humains, la galaxie toute entière seraient dévorés par le Néant.


- Et sans elle, la barrière s'affaiblit. Nos pouvoirs l'alimentent depuis toujours. Le moindre changement décroît sa puissance. Nous ne réussirons jamais à remplir le vide laissé par la mort du Capricorne. Et si nous persistons dans cette voie, le Néant finira par la contrer. Tous nos efforts auront été vains. C'est ensemble que nous sommes forts, nous avons tous un rôle à jouer dans la protection de la barrière. Tous. C'est ainsi que nous avons été créés, et c'est ainsi que nous devons rester.


Devant les regards sceptiques, il soupire longuement avant de continuer, espérant raviver ce qui autrefois les unissait tous.


- La Kozoro qui m'a attaqué n'est plus. Une nouvelle Kozoro est née, libre de l'emprise des machinations des humains. Il y aura toujours des fruits pourris dans le panier, mais votre sœur aimait trop l'Humanité pour le voir. C'était là sa seule faiblesse en cette vie. Ceux qui l'ont retournée contre nous étaient mauvais, habiles et vicieux. Je ne peux pas la blâmer pour être tombée dans leur piège, et vous ne devriez pas non plus. Nous n'avons pas le droit de la priver plus longtemps de sa famille ! En dépit de ce qu'elle a fait, elle est ma fille, et je l'aimerais toujours.


- Et s'il lui prenait l'envie de recommencer ? De nous trahir une fois de plus ? Comment pouvons-nous en être assurés ? Lui accorder à nouveau notre confiance ? lance d'une voix forte une femme d'une taille imposante.


- Tu peux en être assurée, ma chère enfant, vous pouvez tous l'être, car elle n'a désormais plus aucun souvenir de son ancienne vie, et tant mieux. Ainsi, elle n'aura pas à rougir de ses actes lointains. Ouvrons lui nos bras, montrons lui que nous sommes présents pour elle. Si elle a fini par céder aux plans des humains, c'est parce qu'à un moment ou à un autre, elle a perdu foi en nous. Et j'en suis profondément attristé. Ce genre de choses ne devrait jamais arriver, encore moins à nous. Regagnons sa confiance, et à cet instant seulement nous redeviendrons forts, unis, la famille que nous avions toujours été.


Quelques murmures se dispersent à travers la foule. Se pourrait-il qu'il ait raison ? Peuvent-ils réellement abandonner leur colère, offrir une seconde chance à celle qui a tenté de causer leur perte ? Si leur père en est persuadé, pourquoi continuer à la rejeter ? Mais cinq siècles de rancœur ne s'effacent pas comme ça. Ce sont des choses qui demandent du temps. Sont-ils vraiment prêts à y consacrer le leur ?


- Cependant, songez à ceci : Kozoro n'a pu renaître parmi les divins par elle-même. Pas sur Terre. Quelqu'un y a contribué.


Voici enfin venue la question que tous se posent depuis que l'aura de Kozoro a été de nouveau ressentie. Comment a-t-elle retrouvé sa véritable nature ? La Terre est un endroit vaste, emplie d'une infinité de merveilles, abritant des êtres si proches mais si différents d'eux, que chacun considère à sa manière. Mais la Terre est un endroit dangereux. Non pas que qui ou quoi que ce soit y ait le pouvoir de les blesser ou pire encore, loin de là. En vérité, il n'y a aucune chance qu'ils y meurent, car seule la main d'une autre Incarnation, seule la main de l'un des leurs, peut leur apporter souffrance et mort. Elles peuvent vivre un millénaire entier avant de s'éteindre en paix. Et grâce au pouvoir de leur père, le seul à disposer d'une éternelle longévité, elles peuvent renaître.


Renaître, pas revenir à la vie, c'est là une chose bien différente, mais qui aurait peut-être été bien pratique. Car à chaque renaissance, elles sont dépossédées des souvenirs de leurs anciennes vies, et voient leur personnalité changée. Une Incarnation n'est jamais la même au fil de ses vies. C'est un cycle éternel. Mais il existe un lieu où il n'est pas bon d'être une Incarnation en péril, où il ne faut surtout pas mourir. Ce lieu, c'est la Terre, le monde des humains. Car lorsque la mort vous y prend, le cycle de renaissance fait toujours effet... cependant, vous ne revenez pas en tant que divinité, mais en tant qu'humain.


L'Incarnation ayant le malheur de mourir sur Terre renaîtra indéfiniment en tant qu'humaine aux pouvoirs à jamais scellés, inconsciente de sa véritable nature. Et il lui est impossible de la regagner. Son aura, qui peut en temps normal être ressentie et localisée par n'importe lequel de ses pairs, est effacée, considérée comme morte. C'est là la pire chose qui puisse arriver, car la barrière n'est alors plus alimentée par cette aura. Et des rares ayant subi un tel sort parmi les précédentes Générations ayant veillé sur l'Univers, aucun n'a jamais pu revenir parmi les siens. Le retour de Kozoro reste ici un mystère. Et si quelqu'un sur Terre a découvert un moyen de défaire ce sortilège... comment considérer cette personne ? Alliée ou ennemie ?


- Je crains que votre sœur ne soit en danger là-bas. Qui sait quelles sont les intentions de celui qui l'a réveillée ? Nous devons y aller et la ramener. Empêcher que son cœur si bienfaisant ne soit à nouveau lâchement corrompu par de vils humains. Je ne me permettrais pas de perdre ma fille une seconde fois !


- Qu'est ce qui vous dit que son cœur sera bienveillant ? intervient de nouveau l'homme assis en tailleur. Vous l'avez dit vous-même, elle ne peut plus être celle que nous avons connue. Avant sa trahison, elle était aimante, généreuse. Et avait toujours cette obsession maladive pour le bien-être des humains. Peut-être en est-elle aujourd'hui l'exact opposée ?


- Je l'espère bien, mon cher frère, ne peut s'empêcher de clamer la femme à ses côtés d'un sourire mauvais, elle était si faible, je ne pouvais pas m'amuser pleinement avec elle.


- Tu ne la toucheras pas une seule fois de plus, Rakovina ! s'écrie soudain Beran avec agacement.


- Quoi, le petit mouton s'énerve ? Il a peur que je fasse mal à sa sœur chérie ? sourit-elle d'un air sadique.


- Assez ! ordonne un autre frère en s'interposant.


- Rabat-joie... souffle la première en abandonnant son sourire.


- Je t'en prie Sterel, calme moi car je sens que je vais exploser... grogne le second en serrant les poings.


La tension commence à devenir palpable. Il était en effet craint que l'Incarnation du Cancer ne vienne mettre son grain de sel, comme dans toute conversation concernant Kozoro. Et lorsque celle du Bélier est dans les parages à ce moment là, ça ne se termine jamais bien. Tout le monde sait que Rakovina prenait plaisir à maltraiter sa sœur, et que Beran était toujours le premier à la défendre, parfois rageusement. Et presque à chaque fois, c'était une intervention salutaire du Sagittaire qui mettait fin à toute confrontation.


Les Incarnations peuvent parfois se combattre entre elles pour de multiples raisons, parfois pour le simple divertissement. Mais il n'est jamais bon de combattre sérieusement car cela peut entraîner de graves blessures, voire la mort. Et malheureusement pour la douce Incarnation du Capricorne, c'était sur elle que Rakovina avait jeté son sadique dévolu. Il n'était alors pas rare de voir le loyal et gentil Beran brûler de colère et tenter de faire justice lui-même. Des attitudes hautement dangereuses que tous préfèreraient éviter, particulièrement en ce jour.


Sterel s'immobilise, bras tendus, déterminé à séparer ses frères et sœurs et endiguer une nouvelle catastrophe. Tous deux ne se lâchent pas du regard, mais décident d'un commun accord d'en rester là. Du moins, pour le moment. Beran retourne auprès de Styr, qui le dévisage d'un air autoritaire mais compréhensif, tandis que Rakovina recule, sourire en coin, pour reprendre sa place. Une fois le calme – à peu près – revenu, Ophiuchus décide, puisque tout a été dit, de congédier ses enfants. Si possible avant qu'une guerre éclate dans son palais.


- Vous pouvez retourner à vos domaines. Il n'y a rien que nous puissions faire désormais, à part espérer.


Certains se dévisagent, constatant dans leurs différents regards le même mélange de doute, de méfiance, mais aussi d'espoir, à leur grande surprise. Les unes après les autres, les Incarnations quittent la pièce, certaines restant ensemble dans les jardins extérieurs de la constellation du Serpentaire, d'autres rejoignant les portails menant à leurs constellations respectives. Beran tourne une dernière fois ses yeux dorés, pétillants comme des flammes, en direction de sa consœur du Cancer, visiblement renfrogné, avant de partir à son tour.


- Ne la laisse pas voir ton mécontentement. Ne lui donne pas cette satisfaction.


Il soupire aux pourtant sages paroles de Styr. Ce serait en effet la meilleure chose à faire, mais lui-même sait qu'il est incapable de se contenir éternellement, en particulier lorsqu'il s'agit de Rakovina et Kozoro.


- J'aimerai être comme toi, parfois. Tu es toujours si calme, si stoïque.


- J'ai de quoi m'entraîner, rétorque-t-elle avec amusement.


Il ne peut empêcher un léger rire d'éclater. C'est vrai, elle passe ses journées à écouter et repousser des avances. N'importe qui s'en lasserait au point d'immédiatement fuir ou se mettre en colère, surtout que 820 années de compliments et autres tentatives de séduction font bien plus que seulement paraître long ; mais l'Incarnation du Scorpion en profite au contraire pour aiguiser son tempérament... ainsi que son sens de la répartie. Calmé, Beran décline poliment la proposition de la jeune femme de passer du temps en sa compagnie, affirmant avoir besoin de rester seul pour réfléchir, et emprunte le portail menant à la constellation du Bélier.


Les grandes portes du palais se referment, laissant Ophiuchus seul dans l'amphithéâtre. Du moins, en apparence. Adossée contre une colonne, Rakovina le fixe de ses petits yeux fins, semblant attendre quelque chose. Dos à elle, il reste silencieux quelques minutes avant de prendre la parole, un ton bien plus sombre et grave dans la voix :


- Tu es l'actuelle gardienne de la Terre. Je veux que tu y ailles et que tu ramènes ta sœur. Tu peux... jouer avec elle autant que tu le souhaites. Peu importe son état physique et mental, de même que le temps que ça prendra. Je la veux vivante.


Les yeux de Rakovina se mettent alors à briller d'une lueur sadique tandis qu'un sourire propre à elle seule orne son visage.


- À vos ordres, Père.
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Dernière édition par Séraphya le Mer 27 Juin 2018, 15:09; édité 10 fois
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 13:17    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 3

La Prêtresse de la Mort





Le soleil vient tout juste d'atteindre son zénith. Ses rayons caressent la peau de porcelaine de Kozoro, réfugiée depuis plusieurs heures sur le toit de l'Université. Premièrement, nul ne peut la voir de là où elle est, deuxièmement, cette zone est déserte depuis hier soir, et tant mieux pour elle. Sa tête la fait atrocement souffrir, son cerveau emmagasinant et la faisant revivre près de 2811 années de souvenirs enfouis. Oui, c'est exact, elle a derrière elle 2811 années d'existence réparties en seize vies, celle-ci incluse. Seize vies... Seize différentes Kozoro. C'est comme se regarder dans un miroir, sans réellement y voir son reflet.


Ses amours, ses états d'âme, ses colères, tous ces sentiments diffèrent selon la personne qu'elle était à chaque nouvelle existence. Toutes ces personnalités sont actuellement en train de revivre, de se mélanger, la plongeant dans le désarroi et la confusion la plus totale. Elle ne parvient plus à distinguer qui elle est de qui elle a été, et ses actes et paroles en sont fortement influencées. Un coup elle éprouve le besoin de se lever et détruire quelque chose, un coup elle a au contraire envie de pleurer, un coup elle s'arrache les cheveux et se griffe les bras jusqu'au sang.


- Je m'appelle... Kozoro... J'ai vingt ans... Je suis... étudiante... dans cette Université... parvient-elle parfois à se répéter en boucle durant ses rares moments de lucidité.


Ses souvenirs et sentiments se mélangent, s'altèrent, redeviennent clairs, et se fondent à nouveau les uns en les autres, indéfiniment. Malgré son état, il lui reste encore suffisamment de bon sens pour comprendre qu'elle n'a aucune idée de ce qui lui arrive. Elle est parfaitement consciente que ces souvenirs lui ont appartenu, que ces émotions ont été siennes, qu'elle a aimé, puis détesté telle ou telle personne entre deux vies. Mais ça ne devrait pas être. Elle ne devrait pas revivre ce qui a été effacé. Et cette douleur... cette douleur, par pitié, qu'elle disparaisse ! La météo s'affole autour d'elle, passant d'un ensoleillement radieux à un blizzard glacial. Question discrétion, il faudra repasser.


Oh, à quoi bon se cacher ? Elle n'en a plus le luxe, de toute façon. Son aura est certes complètement détraquée, mais elle est désormais réveillée. N'importe lequel de ses frères et sœurs peut la localiser à n'importe quel moment. Leurs visages défilent dans son esprit, lui inspirant divers sentiments qu'elle ne parvient pas à attribuer à une vie précise. Tout est si nouveau et appartient pourtant au passé ; tout est si confus... Les images continuent de l'assaillir sans pitié. Elle reconnaît des paysages, des personnes, les jardins glacés de sa constellation, au gré du temps et des changements. Puis arrive le tour de ses parents. Ceux de sa vie actuelle. Sa respiration ralentit légèrement et la douleur semble un peu moins prenante à leur vue.


Elle se souvient comme ils avaient été bons envers elle. Elle se souvient de son enfance, de son corps si petit, impubère, des soirées passées à regarder les étoiles, ces étoiles qui la fascinaient tant, des journées passées à contempler les sabliers qu'elle avait achetés, qu'on lui avait offerts ou qu'elle avait fabriqués, le doux parfum des arbres lors des promenades familiales en forêt, les rires et les instants de silence et de paix. Elle se souvient à quel point elle aimait ces gens. À quel point elle était triste lorsqu'ils sont morts dans cet accident de voiture. A quel point elle se sentait seule et qu'elle s'est habituée à l'être.


Elle se concentre sur ces souvenirs, la douleur s'évanouissant petit à petit, le passé n'harcelant plus autant son esprit. Elle ferme les yeux et respire lentement et profondément. Son cœur ralentit sa course effrénée et son sang ne tape plus dans ses tempes. Le ciel s'éclaircit et la chaleur fait fondre les parcelles enneigées.


Tout commence à se mettre en place. Elle se souvient de tout, absolument tout, mais la confusion est partie. Elle se souvient de chaque vie dans le moindre détail. Elle se souvient de chaque être aimé, chaque être détesté, chaque parole et chaque pensée, incombant à chaque personnalité. Elle sait qui elle a été. Elle sait qui elle est. Elle sait ce qu'elle a fait. Et elle sait qui lui a fait quoi.


Ses songes se tournent vers cet homme qu'elle a rencontré plus tôt. Cet homme qui la suivait, l'observait. Cet homme en possession d'une arme divine. Cet homme dont le sang porte le parfum d'un ancien pacte scellé il y a des millénaires, bien avant leur naissance à tous deux. Pacte qu'elle avait tout de suite reconnu, qui lui avait rappelé celui qui l'avait condamnée à l'errance éternelle parmi les humains : Ophiuchus du Serpentaire...


C'est alors que la douleur revient, soudaine, lancinante. Elle tombe au sol, tremblant, se recroquevillant. Son dos entier lui inculque de nouveau le concept d'enfer. Sa chair la brûle, ses os craquent, ses veines s'électrisent. Un supplice mortel qu'elle espérait ne plus jamais avoir à subir. Ses dents se referment abruptement sur ses lèvres afin de lui ôter tout désir de hurler, ne la laissant émettre que d'atroces gémissements, faisant lentement couler le sang sur son menton. Elle ne peut empêcher ses larmes de couler, ne rendant cette peine que plus réelle.


Ce souvenir intenable, effroyable, étouffe son corps et son esprit de son pesant pouvoir. Le souvenir de ce funeste jour où tout a basculé, où elle a connu pour la première fois l'horreur. Il ne veut pas l'abandonner, il reste, implanté dans son cerveau, la torturant tout comme seul un homme pourrait le faire. Mais elle ne doit pas y céder, pas encore. Elle doit penser à autre chose. Appeler un autre souvenir. Pourquoi rien d'autre ne lui vient ? Est-elle condamnée à endurer à nouveau cette douleur jusqu'à la mort ? Douleur qui l'empêche de remonter plus loin dans sa mémoire, la forçant à se concentrer sur les souvenirs récents.


Puis lui apparaît le jeune garçon de la veille. Ce petit voyeur qui l'avait suivie pendant trois jours. Ou peut-être même plus, qui sait ? Tandis qu'elle se focalise sur le mécontentement que cela lui avait fait ressentir, la douleur s'efface une seconde fois peu à peu. Le remarquant, elle décide de s'attarder sur chaque trait de son visage, chaque mouvement de ses muscles, chacune de ses paroles, chaque petit tintement particulier dans le son de sa voix.


Cet homme l'a réveillée de son antique sommeil. Il lui a redonné sa divinité. Elle est littéralement née devant lui. Mais c'est un Prêtre Serpentis. Et en tant que tel, il est lié à son père. Il ne peut donc en aucun cas être digne de confiance. Cependant, il y avait cette nuit là quelque chose dans sa voix... Dans son regard... Quelque chose qui ne lui inspirait ni colère, ni désir de vengeance. Il semblait si sincère, si dévoué, n'aspirant qu'à lui apporter son aide.


Kozoro secoue la tête vivement. Elle ne doit pas se laisser influencer ! Il a tenté de la tuer. Il l'a lui-même empalée sur cette lance. Puis il est retourné à sa place et a fait comme si de rien n'était, feignant la surprise et le désespoir. Comment a-t-il osé prétendre être innocent ? Comment a-t-il pu croire qu'elle ne s'en souviendrait pas ? À cause de sa soudaine métamorphose ? Il ne pouvait qu'avoir joué la comédie, en revanche la surprise dans ses yeux était réelle. Il ne s'attendait pas à la voir se relever. Ce genre de chose peut être feinte, mais pas avec une telle perfection.


Elle se rend alors compte que sa douleur a totalement disparue. Soulagée, elle se relève, non sans peine, mais entière. Elle inspire, puis expire profondément. Maintenant que le choc est passé, elle peut à nouveau se concentrer pleinement. Elle doit désormais réfléchir à ce qu'elle va faire. Elle ne pensait pas avoir le privilège de renaître en tant qu'Incarnation du Capricorne après son décès sur Terre 500 ans plus tôt. Elle ne pensait pas non plus avoir un jour la possibilité de se remémorer chacune de ses vies passées, ce qui est normalement impossible. C'est encore un peu troublant, mais elle est dorénavant complètement remise et son esprit est lucide.


Elle regarde autour d'elle, voyant la lisière de la forêt, les bâtiments environnant, et le paysage montagneux entourant la ville à la fois d'un œil neuf et ancien. C'est une sensation indescriptible, et plutôt agréable. Mais sa tranquillité est perturbée par du bruit. Des habitants sortant de chez eux, courant dans les rues, approchant. Elle avait oublié que la tempête de neige provoquée par sa confusion n'aurait jamais pu passer inaperçue en été. Elle n'a d'autre choix que de partir et se réfugier dans un endroit où elle sera certaine d'être seule.


Sans hésiter, elle saute depuis le toit et se réceptionne sans aucun problème ni quelconque blessure une vingtaine de mètres plus bas. Elle se relève, toujours sans sourciller, et enjambe le petit cratère qui s'est formé à son atterrissage. Elle traverse la route et retourne dans la forêt avant que les premiers passants ne la remarquent. Elle doit se trouver un coin tranquille où elle sera protégée de tout dérangement. Mais il n'y en a pas pléthore.


- Se pourrait-il qu'il soit toujours là-bas ? murmure-t-elle intérieurement.


Il n'y a qu'une seule façon de le savoir. Elle se met en route pour rejoindre son chalet. À son arrivée, elle trouve le terrain désert. La porte d'entrée est ouverte, et la salle de bains a été utilisée. Mais aucune trace du Prêtre.


- Il n'est donc pas mort de froid, se dit-elle d'un ton neutre, incapable de décider s'il s'agit là d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle.


Son regard s'arrête sur un miroir qui lui renvoie son reflet. Sans prêter la moindre attention à ses lèvres coupées et à la trace de sang séché sur son menton, elle contemple les marques noires sur ses joues, y amenant lentement une main tremblante pour les toucher, comme pour se persuader qu'elles sont réelles. Ces marques sont la preuve de sa divinité, la preuve de son indéfectible lien avec la constellation qui s'est incarnée en elle.


Son visage s'adoucit et s'illumine d'un sourire. Elle a encore du mal à réaliser qu'elle à nouveau elle-même. Enfin, « elle-même » est un bien grand mot. Elle est elle-même à sa manière à chaque vie. Elle comprend désormais pourquoi il vaut mieux tout oublier à la naissance. Il n'est pas bon de venir au monde en proie à une telle confusion entre le passé et le présent.


Kozoro s'éloigne du miroir et sort de la salle de bains, jetant un œil au salon qu'elle redécouvre sous un autre jour. Elle se dirige vers une commode où sont posés plusieurs cadres. Elle ne peut que s'attendrir face aux photos de cette famille souriante qu'elle formait avec ses parents. Elle était si petite, semblable aux enfants humains. Elle sera probablement la seule de sa Génération à avoir vécu sous une telle forme, car une Incarnation naît directement avec le corps et l'esprit d'un adulte. L'espace d'un instant, elle est prise d'un fou rire en imaginant ses frères et sœurs dans le même état.


Elle est tellement absorbée par ses pensées qu'elle ne remarque pas, au dehors, l'apparition d'un point blanc dans le ciel. Grossissant de plus en plus, comme s'il se rapprochait. Il continue sa course, se dirigeant précisément vers le chalet. Kozoro ressent soudain un frisson lui parcourir l'échine. Son corps entier semble lui donner l'alerte. Une sensation étrange l'envahit, comme si une autre aura venait écraser la sienne. Une aura brûlante, pesante, la mettant particulièrement mal à l'aise. Une aura qu'elle a déjà ressentie autrefois. Elle la connaît. Écarquillant lentement les yeux, elle se précipite à l'extérieur et regarde la seule fraction de ciel visible depuis cette partie de la forêt. Elle voit le point blanc. Elle commence à trembler.


- Oh non... Pas maintenant... Pas elle...


Elle avait oublié quel jour on était : le 6 Juillet. Jour qui fait partie de la période de l'année propice pour la venue d'une personne bien précise. Et Kozoro n'a actuellement qu'une seule envie : fuir. Mais elle sait que c'est inutile. Elle attend donc que la fatalité s'abatte sur elle. Le point blanc s'illumine intensément et, tel un météore, traverse le ciel à vive allure pour s'écraser non loin de Kozoro, formant un énorme cratère et faisant trembler la terre quelques instants. Une chaleur pesante s'installe dans les environs, et la terre elle-même commence à se réchauffer et sentir le brûlé. Le froid provoqué par Kozoro, au contraire, s'affaiblit à son grand dam.


Elle ne quitte pas des yeux le cratère d'où, comme si de rien n'était, sort une femme. Les rayons du soleil illuminent sa peau tannée et l'armure orangée qu'elle porte. Ses courts cheveux ébouriffés se pâment de la couleur du sang, et ses yeux aux nuances rappelant le crépuscule se posent sur Kozoro. Ses lèvres fines esquissent un grand sourire, propre à elle seule. Cette femme n'est autre que Rakovina, Incarnation du Cancer.


- Bonjour, ma sœur, dit-elle d'une voix suave.


Kozoro reste silencieuse, la fixant scrupuleusement d'un air méfiant.


- Et bien ? C'est tout ce que tu as à me dire ? J'espérais tant avoir le plaisir d'entendre à nouveau le son de ta voix. Pourquoi restes-tu ici ? N'es-tu pas impatiente de retourner parmi les tiens ?


- Arrête ce petit jeu. Les civilités ne te siéent guère. Nous savons toutes les deux ce que tu veux.


- Comment peux-tu savoir ce que je veux, répond-t-elle sur un ton amusé, tu ne me connais même pas encore.


- Ce que tu veux, c'est m'arracher bien plus que cette mèche de cheveux que tu portes au bras.


Le sourire de Rakovina s'efface tandis qu'elle regarde son bras gauche, où est soigneusement attachée une mèche de cheveux châtains. Elle l'avait effectivement arrachée de la tête de Kozoro lors de l'une de leurs confrontations. Mais c'était il y a de cela 600 ans, dans une vie dont elle ne devrait pas se rappeler !


- Comment peux-tu t'en souvenir ? lui demande-t-elle, réellement surprise.


- Je me souviens de bien plus que cela.


- Vraiment ? Voilà qui est curieux... J'ignorais qu'une telle chose était possible. Mais, continue-t-elle après un instant de réflexion, je n'en ai que faire pour le moment. Père veut te voir. Je suis ici en mission, te rends-tu compte ! Mais quelque chose... m'intrigue. Tu ne m'as pas l'air bien différente de la dernière fois où je t'ai vue. J'hésite entre la déception et la satisfaction.


Un sourire, tout autre, à glacer le sang, se forme sur son visage.


- Parce qu'actuellement, j'éprouve un très grand désir de m'amuser. Ta présence m'a tellement manqué durant toutes ces années. Et si tu jouais avec moi ? Comme au bon vieux temps ? Qu'en dis-tu ?


Inconsciemment, Kozoro recule d'un pas, ce qui encourage Rakovina à soudainement bondir vers elle et lui asséner un violent coup de poing au ventre en riant. Elle est projetée en arrière et tombe lourdement au sol. Fort heureusement, ce n'était qu'un coup faible, et elle n'a presque rien senti. Elle se relève, bien obligée de faire face à sa sœur.


S'il y a bien une chose qu'elle aurait voulu oublier, c'est tout ce qu'elle lui a fait subir durant sa troisième et dernière vie de déesse avant sa mort sur Terre. Elle ne voulait pas de ces affrontements. Elle n'aimait pas se battre. Mais Rakovina n'en avait cure. Son seul désir était, et selon toute vraisemblance reste, de la faire souffrir. Kozoro peut encore lire dans ses yeux l'appel du sang et l'extase de la violence. Et comme aujourd'hui, elle n'échappait que rarement à ses pulsions.


- Oh, comme ça fait du bien ! jubile l'Incarnation du Cancer avant de repartir à la charge.


Cette fois, Kozoro parvient à éviter son coup et la repousse rigoureusement. Mais Rakovina reprend son équilibre en ricanant.


- Quoi ? C'est tout ce que tu oses faire ? Voyons, tu es capable de tellement plus ! Je pense qu'il vaut mieux passer aux choses sérieuses tout de suite...


Les mots ont retenti, mais les lèvres n'ont pas bougé. Parce qu'elle n'a pas parlé. Kozoro peut sentir son sang taper dans ses tempes, de même à l'intérieur de sa tête, comme des pulsations. Elle se rappelle cette sensation, et surtout à quel point elle en a horreur.


- Sors de ma tête tout de suite... maugrée-t-elle en comprenant ce qui lui arrive.


- Pourquoi donc ? C'est endroit tellement agréable. Je peux ressentir l'éternité à travers toi.


La voix de Rakovina, en pleine concentration, résonne encore dans son esprit. Elle vibre dans ses veines, comme une légion de vers grouillants. Le mal-être peut être lu sans grande peine sur son visage, gagnant en profondeur à chaque seconde qui passe.


- Qu'y a-t-il ? Je te mets mal à l'aise ?


- Sors de ma tête ! s'écrie Kozoro en agrippant les deux côtés de son crâne.


- Voyons, quelle impolitesse ! Tu devrais te montrer plus gentille avec moi. Un petit s'il te plait, serait ce trop te demander ?


Les vibrations s'intensifient de plus en plus, parasitant ses pensées et commençant à frapper son cerveau. Elle secoue la tête vivement pour tenter, en vain, de se débarrasser de la voix qui la harcèle. Des vertiges et migraines se mettent à l'assaillir, tandis qu'un sifflement strident s'attaque à ses tympans. Plus Rakovina s'infiltre dans son esprit, plus les effets empirent. Il n'y en aurait pas si elle n'était pas animée par le désir de faire du mal. Mais le fait est qu'elle l'est, et l'a toujours été. C'est dans sa nature, c'est ce qui fait d'elle ce qu'elle est : la plus cruelle et sadique des Incarnations. Ce n'est pas pour rien que les humains l'ont surnommée Prêtresse de la Mort.


La vie ne se résume pour elle qu'à la souffrance, la torture, l'agonie... et l'immense satisfaction que chaque cri, chaque gémissement de désespoir lui apporte. Un simple regard empli de douleur suffit à faire son bonheur. Mais les humains sont fragiles. Une misérable pichenette peut les faire passer de vie à trépas, et rien n'insupporte plus Rakovina qu'une mort rapide, sans souffrance véritable. Alors qu'une Incarnation, au contraire, peut en supporter davantage.


Pour elle, le cri d'agonie d'une étoile est plus doux, plus gratifiant. Pour elle, il vaut bien celui de 100 humains. Et pour Kozoro, 100 humains valent la peine de souffrir. Elle subissait jour après jour les assauts de sa sœur, déterminée à protéger le peuple de la Terre de son courroux. Elle détestait se battre, faisait de son mieux pour se défendre et se laissait parfois faire, pourvu que l'Humanité n'en soit pas victime.


Aucun combat n'est jamais arrivé à son terme. Quelqu'un arrivait toujours, à un moment ou à un autre, pour interrompre l'affrontement. Cette fois, il n'y aura personne pour la protéger. Personne pour empêcher ce bourdonnement infernal, ces échos à rendre fou, ces pulsations brûlantes, frappant de tous les côtés, cette impression que la tête entière est sur le point d'exploser. Rakovina approche, les yeux en extase devant son œuvre. Son visage arbore peu à peu une expression mélangeant l'amusement, le sadisme et le désir. Elle tend le bras pour toucher délicatement le visage de sa proie, et fait glisser le bout de ses ongles sur ses joues jusqu'à son menton, s'attardant sur la partie rougeâtre.


- Oh, ma pauvre chérie. C'est le tien, n'est ce pas ? Je reconnais son odeur. Il sent la peur et la faiblesse.


Une lueur vicieuse dans le regard, elle caresse de son pouce la lèvre inférieure martyrisée de Kozoro, et la coupe avec son ongle pour en voir le sang couler, effleurer sa chair brûlante.


- Dis-moi, veux-tu que j'arrête ? Que ce terrible châtiment ne te tourmente plus ? Ou bien vas-tu enfin te décider à te défendre ? lui demande-t-elle télépathiquement d'une voix presque mélodieuse.


Kozoro ne répond rien, se contentant de gémir. Ses yeux brûlants, ses oreilles sifflantes, son nez, sont en proie aux hémorragies.


- Je prends ça pour un non, achève-t-elle dans un sourire des plus terrifiants.


Alors qu'elle jubilait du si divin son qu'est le martyre, Rakovina se rend soudain compte qu'elle ne peut plus bouger sa main. Et pas seulement, son corps entier est comme statufié. Kozoro disparaît alors de son champ de vision. À ce même moment, un coup violent dans son dos la fait tomber au sol. À nouveau capable de bouger, elle se relève et regarde derrière elle pour voir sa sœur, libérée de son emprise, et armée d'une poêle.


- Tu te moques de moi ? Un ustensile humain ? Que signifie cette insulte ? s'écrie-t-elle cette fois tout haut.


Il n'y avait là aucun étonnement. Elle n'a pas jugé utile de dire « comment as-tu fait ». Elle a déjà son idée sur la question. Mais elle n'a pas le temps d'agir, car la même chose se reproduit. Une sensation de torpeur et de lourdeur, suivit de la disparition de Kozoro du champ de vision, pour finir avec un coup de poêle en pleine tête. Le tout, dans le même laps de temps, c'est-à-dire moins d'une milliseconde. Elle retombe à genoux au sol en frottant vigoureusement sa tête.


- Je vois, comprend-t-elle douloureusement, tu as décidé de t'amuser toi aussi ? Mais ce n'est pas très juste, tu sais ? Au moins, face à moi tu peux te défendre. Qui peut se défendre contre la Maîtresse du Temps ? Néanmoins, tu restes toujours aussi prévisible. Je me lasse d'Algedi, tu le sais, ça ?


Kozoro s'avance, toujours armée de son fidèle ustensile.


- Algedi est ma technique favorite, tu devrais le savoir depuis le temps. Arrêter le Temps, ne serait ce que pour une minute, est ma seule protection valable contre toi, et mon seul répit face à tes acharnements. De plus, je te trouve assez mal placée pour parler de fair-play. J'en ai assez que tu me tourmentes sans arrêt. C'est terminé !


Elle lâche alors la poêle et lève ses bras à hauteur du bassin, le froid émanant de son aura s'intensifiant de plus en plus.


- Enfin... Voilà ce que j'attendais. Un vrai combat, s'extasie Rakovina.


Ce n'est pas comme si elle avait le choix. Rakovina continuera de la persécuter de ses horribles sorts si elle ne met pas un terme à cet affrontement rapidement. Elle n'a réchappé que de peu à Tegmine, cette technique télépathique permettant de s'infiltrer dans l'esprit d'un autre en coordonnant à la perfection les flux sanguins des cerveaux de la proie et du prédateur. Plus les intentions animant l'utilisation de Tegmine sont mauvaises, plus les effets sur la victime sont néfastes... et peuvent apporter la mort.


Si Kozoro n'avait pas eu la force au dernier moment de lancer Algedi, son fameux sortilège d'arrêt du Temps, elle n'en aurait pas supporté davantage. Fort heureusement pour elle, ce qu'elle ressent sous l'emprise de Tegmine, Rakovina le ressent aussi. Autrement dit, elle ne se risquera pas à l'utiliser de nouveau pour le moment.


Face à un être manipulant « seulement » le sang, un être manipulant le Temps devrait pourtant s'en sortir sans grand mal. Mais pour cela, il y a un prix à payer. Il faut savoir se montrer agressif. Se moquer des conséquences. Et Kozoro n'est ni agressive, ni du genre à se moquer des conséquences. C'est, en somme, son intégrité qui est en jeu à chaque combat. Et plutôt mourir que d'y renoncer. Car si jamais elle se permet des débordements là-haut, parmi les étoiles, qu'est ce qui l'en empêcherait sur Terre, parmi les humains ? Mais aujourd'hui, il faut que cette tyrannie cesse. Il y a en suspens quelque chose de bien plus grave que cette futile querelle n'ayant pour but que le seul plaisir de Rakovina. Pour une fois, elle ne doit pas se contenter d'être une victime. Elle doit montrer qu'elle aussi peut prendre le dessus.


- Aujourd'hui, je vais te vaincre, Rakovina, à armes égales.


- Comme j'ai hâte de voir ça, se réjouit celle-ci dans un grand sourire.


L'Incarnation du Cancer lève alors les bras au ciel, ses auriculaires refermés sur ses paumes, leurs ongles entaillant sa chair pour faire couler son sang sur ses poignets.


- Viens à moi, Asellus Borealis !


Son sang continuant de couler se met soudain à flotter dans les airs, dansant autour d'elle, se réunissant autour de ses bras. Chaque goutte d'hémoglobine se colle avec les autres, se solidifie, formant peu à peu deux gigantesques pinces semblables à celles d'un crabe. La voilà fin prête pour le duel qu'elle attendait depuis tant d'années. Voyant cela, Kozoro ne peut définitivement plus reculer. Elle fixe sa rivale d'un air décidé.


- Finissons-en. Viens à moi, Nashira !


Après quelques secondes, elle se rend compte qu'il ne s'est rien passé. Elle commence tout à coup à tituber, se rattrapant de justesse et ressentant une certaine fatigue. Ne comprenant pas ce qui se passe, elle réitère son appel d'arme, constatant une seconde fois son échec. Que lui arrive-t-il ? Sa tête recommence à lui faire mal, et ses membres à trembler. Se pourrait-il que...


- Quelle est cette plaisanterie ? Tu as perdu tes pouvoirs ? Ne vas pas me faire croire une chose pareille !


Mais Rakovina est elle aussi plongée en pleine réflexion. Après tout, sa sœur a vécu en humaine durant 500 ans. Ses pouvoirs sont restés scellés, inutilisés, pendant ces cinq siècles. Elle n'a récupéré sa divinité que quelques heures auparavant, sans compter qu'elle est la première de leur Génération, et peut-être même de toutes les autres, à avoir réussi un tel exploit. Serait-il possible qu'il soit encore trop tôt ? Qu'elle soit encore trop faible pour utiliser pleinement tous ses pouvoirs ? Car faible, oui, elle l'est. Faible est le mot parfaitement approprié. Pas seulement en tant que considération habituelle. Non, elle est réellement faible, bien plus qu'elle ne l'était autrefois.


Si elles se combattent maintenant, elle perdra bien trop vite. Elle n'est pas à son plein potentiel. Rakovina doit se rendre à l'évidence : ce duel n'a aucun intérêt dans son état. Oui, elle aime apporter la souffrance, en particulier sur sa cible favorite... mais elle veut une cible digne. Elle veut ressentir l'extase d'un combat éreintant, long, et gratifiant. C'est leur destin.

Kozoro est sa parfaite rivale, sa parfaite égale. Elles doivent mutuellement se rendre honneur en étant au meilleur d'elles-mêmes. Avec une adversaire si faible, cette joute vaut autant que celle d'une fourmi contre un météore. À l'heure actuelle, elle n'en vaut pas la peine. La piétiner maintenant serait une insulte, pour l'une comme pour l'autre. Ce n'est pas ce qu'elle veut. Elles méritent mieux que ça.


- Tu me déçois, ma sœur. Vraiment, je suis déçue. Mon cœur s'emballait à la joie de vivre enfin ce jour, ce duel à la mort que j'attendais tant. Mais regarde comme tu es. Misérable, pathétique. Je ne peux décemment pas te porter de coup sérieux, ni jouir de tes larmes, de tes plaintes et de ton sang, dans ton état actuel.


D'un geste, elle fait disparaître Asellus Borealis et s'approche de Kozoro agenouillée et peinant à reprendre son souffle, pour la toiser de son regard impérieux.


- Tu es trop faible. Je mérite mieux qu'un petit Algedi. Alors, je vais partir. Je te veux forte, fière, je te veux en guerrière. Je me contrefiche du temps que ça prendra, mais tu vas me faire le plaisir de récupérer tes pouvoirs. À ce moment là, je reviendrais. Je ne veux pas combattre un nouveau-né. Je veux affronter celle que je mérite de tuer.


Sans un mot de plus, elle tourne les talons et disparaît dans la forêt. Peu à peu, la chaleur anormalement élevée s'estompe, retournant aux températures habituelles de cette époque de l'année. Kozoro, elle, est perdue dans ses pensées. Elle sait que Rakovina a raison. Elle est incapable d'invoquer son arme. Elle l'avait pourtant fait face au Prêtre Serpentis, mais il est probable que son état mental y ait été pour quelque chose.


Elle est faible. Et si elle l'est face à Rakovina, elle le sera face au danger qu'elle doit se préparer à affronter. Elle doit récupérer ses pouvoirs, et vite ! C'est comme lorsqu'une Incarnation naît. Elle n'a pas toujours la maîtrise de ses pouvoirs. Elle doit apprendre à les contrôler. La même chose se produit ici. Seulement, elle a beaucoup moins que 1000 ans pour parvenir à ses fins. Un bruit de branchages cassés attire soudain son attention.


- Êtes-vous ici pour me narguer ? lance-t-elle tout haut en reconnaissant l'odeur de son visiteur.


Klade l'observe, silencieux. Il s'approche d'elle, certain qu'elle ne lui fera pas de mal, et s'agenouille près d'elle. Le fait qu'elle l'ait vouvoyé lui indique qu'elle n'est plus aussi agressive envers lui que lors de leur rencontre.


- Où étiez-vous ? Pourquoi être revenu ?


Il repense à la colline où il a passé le reste de la nuit et de la matinée, réfléchissant sous le regard avisé des étoiles. Il a hésité à retourner en ce lieu après ce qu'il s'est passé, mais il devait le faire.


- Je voulais vous poser quelques questions, commence-t-il sans répondre aux siennes.


- Je n'ai rien à vous dire.


- Pourquoi avez-vous mentionné votre père parmi ceux qui vous ont fait du tort ?


- Intéressante question. Dommage que je n'aie aucune envie de vous en dévoiler la réponse. Pourquoi ne pas m'achever tout de suite ? C'est bien pour cela que vous êtes revenu, n'est ce pas ? Votre première tentative ayant échoué, vous voulez terminer le travail ?


- Nous savons tous deux qu'une main humaine ne peut vous ôter la vie, Lady Kozoro. Vie dont je n'ai, je vous le répète, jamais tenté de vous priver. Si nous faisions un marché ?


Cette fois, Kozoro daigne le regarder dans les yeux, montrant son intérêt, ou serait-ce simplement la curiosité ?


- Je sais pertinemment que ce que vous me dites n'est que mensonge. Qu'auriez-vous à me proposer pour que je sois tentée d'épargner votre vie ?


- Vous l'avez déjà fait, Ma Dame. Et vous le ferez encore, car vous aimez l'Humanité. Faire du mal à un humain serait la pire des choses à vos yeux. Ce que je vous propose est une alliance.


Elle ne peut s'empêcher de soupirer en réalisant qu'il a raison. Malgré son rang, il est un humain, et elle faite pour les protéger, quoi qu'il arrive.


- Je vous écoute, Prêtre Serpentis.


- J'ai vu la fin de votre affrontement avec cette femme. Je connais votre état, et je peux vous aider à y remédier rapidement. À votre échelle, je veux dire.


- Et en échange, qu'attendez-vous de moi ?


- Des réponses. Je veux savoir si l'homme que je sers est digne de confiance. Je veux savoir si cette Génération est au bord de l'extinction.


Sa voix est grave et tremblante, comme si le simple fait de prononcer ces mots était à la limite de l'insubordination. Et elle semble si sincère, que Kozoro elle-même se surprend à penser qu'elle l'est vraiment. Néanmoins, son instinct, son âme continue de penser qu'il ne serait pas bon de lui accorder sa confiance. Il y a quelque chose chez lui, peut-être au-delà de son sang, qui la pousse encore à se méfier de lui. Mais à l'heure actuelle, elle n'a pas le choix. Elle a besoin de retrouver ses pouvoirs au plus vite, et il affirme connaître le moyen de l'y aider. C'est donc avec contrecœur qu'elle le regarde droit dans les yeux, sa main serrant la sienne.


- Entendu. J'accepte votre marché.
_________________




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La nuit nous berce de rêves utopiques,
Dans un monde où l’imagination est notre amie.


Dernière édition par Séraphya le Mer 27 Juin 2018, 15:14; édité 4 fois
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 23:21    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 4

Tourmente






- Que t'as-t-il fait ? Réponds moi !


Sa voix avait perdu toute trace de douceur. Elle n'était plus qu'un mélange de colère et d'empressement.


- Je ne... C'était... ho... horrible... J... J'ai... si mal...


- Reste avec moi ! Pourquoi ne te soignes-tu pas ?


- Peux... pas...


Il la tint serrée contre lui, choqué, ne sachant pas quoi faire. Il sentit son sang glisser sur ses mains, se répandant au sol. Il ne pu qu'écouter ses gémissements, de plus en plus faibles. Elle luttait pour rester éveillée, mais ses yeux se fermaient petit à petit. Une autre voix s'éleva alors à ses côtés :


- Son corps est brûlant. Beaucoup trop. Si on ne fait rien, elle va...


- Je sais ! Laisse moi réfléchir, je... je... Il faut...


- Non... C'est trop tard...


Elle avait posé sa main rocailleuse sur sa joue pour tenter de le calmer. Aussitôt, il s'arrêta de parler et la regarda lui sourire. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il adorait la voir sourire. Mais cette fois, c'était différent. Elle gît dans ses bras, mutilée, mourante. Il voulait tant apaiser sa douleur, la sortir de cet affreux cauchemar, mais il n'en avait pas le pouvoir.


- On peut encore te sauver. Il suffit de t'amener chez Panna, elle pourra encore te soigner.


- Plus... le temps. Je ne... survivrai pas... à ce voyage.


Chaque parole, chaque syllabe prononcée était pour elle une souffrance. Mais elle devait parler.


- Mais... il y en a un... que je peux... encore faire...


- Lequel ? Dis-moi, et je t'accompagnerai.


Si elle avait pu secouer la tête, elle l'aurait fait. Mais cette fois, seuls ses mots devaient suffire.


- Non. Je... dois le faire seule...


- Comment ça ? Où veux-tu aller ?


- La Terre.


Ses yeux s'écarquillèrent tandis que sa respiration se coupa soudainement. Il ne pouvait pas croire ce qu'elle était en train de lui dire. Elle s'était résignée à la mort. Et elle voulait s'éteindre sur Terre.


- Hors de question ! s'emporta-t-il alors. Tu dois délirer, tu ne peux pas penser ce que tu dis !


- S'il te plait... Emmène-moi là-bas...


- Pourquoi tu me fais ça ? Pourquoi ? pleura-t-il presque.


- Je suis... désolée... Je ne veux pas... être...


Sa phrase fut interrompue par une crise de sanglots. Tous deux pleuraient. Aucun ne voulait se séparer de l'autre, mais il n'y avait pas d'autre solution.


- Je préfère... être là-bas, libre... qu'être ici, en son pouvoir... Je ne... Je ne veux pas... que l'Humanité souffre... par ma faute...


L'homme à leurs côtés, resté silencieux, prit à nouveau la parole d'une voix douce mais tentant sans grand succès de dissimuler totalement sa tristesse.


- Si tel est ton désir... Si tel est le destin que tu t'es choisi, si c'est ce que tu penses être le plus juste, alors... Nous t'y emmènerons.


Elle sourit à nouveau.


- Mes frères... Merci. Je vous en prie... Il ne reste plus... beaucoup de temps.


Résigné, il la serra plus fort encore dans ses bras tandis qu'il se levait pour la porter. Elle ne pouvait plus utiliser ses jambes. Il était son seul espoir d'arriver à destination. Il se mit en route vers le fond des jardins à moitié glacés, aux fleurs à la beauté à jamais immortalisée, piégées de l'étreinte du Temps en suspens. C'était là que se trouvait le portail menant au monde des humains. C'était là qu'il devait faire ses adieux à sa bien-aimée.


- Quand vous m'aurez déposée... Partez vite... Personne ne doit vous voir ici...


Son cœur se serra. Il étouffait littéralement. Jamais il n'aurait imaginé vivre une telle chose. Il ne voulait pas la laisser partir. Il ne voulait pas, non...


- Je lui ferai payer ce qu'il t'a fait... Je vais le dire à tout le monde, et il regrettera son geste.


- Non, par pitié... Ne fais pas ça...


- Pourquoi ? Ne mérite-t-il pas d'être châtié pour ce qu'il a osé te faire subir ?


La colère le submergea. Il ne pouvait croire qu'elle l'implorait d'épargner l'homme qui l'arrachait à lui pour l'éternité. Peu importe qui levait la main sur elle, cette personne ne pouvait rester impunie ! Il se l'était juré !


- Réfléchis... Personne ne te croira... Et s'il sait que tu sais... Il va... Je ne veux pas que... vous subissiez le même sort...


- Ses paroles ne sont pas dépourvues de logique. Nous devrions en tenir compte.


Il leva alors les yeux vers son frère, constatant que malgré l'apparente neutralité de son visage, il était lui aussi bouleversé. Mais c'était sans aucun doute parce qu'il savait faire preuve de bien plus de sang-froid que lui. Lui, comment ferait-t-il ? Comment pourrait-t-il se contrôler ? Il savait comment il pouvait être lorsque la fureur le possédait. Mais il devait garder ça pour plus tard. Tout ce qui lui importait était de savoir sa chère sœur partie en paix.


- Nous y voilà, murmura-t-il en atteignant le portail.


- Fais vite... Je me sens... si faible...


Il s'agenouilla délicatement au centre du socle lumineux, adoucissant le moindre de ses mouvements. Au moment de la déposer à terre, il hésita, la gardant encore quelques instants dans ses bras. Ses yeux rougis par les larmes rencontrèrent une dernière fois ceux de son aimée, et tous deux échangèrent un ultime baiser. Ce fut dans un déchirement sans nom qu'il étendit son corps gracile sur le sol, et qu'il recula, lui murmurant ses adieux. Le socle s'illumina de plus belle, et Kozoro disparu en saluant ses frères d'un dernier regard.


- Seigneur Beran ?


Le Dieu du Bélier se réveille dans un léger sursaut. Il regarde autour de lui pour constater au bout de quelques secondes qu'il se trouve dans sa constellation. Ses yeux se posent sur le jeune homme inquiet qui l'a tiré de son sommeil.


- Pardonnez-moi, Seigneur Beran. Vous gémissiez. Vous sembliez en souffrance.


- Ce n'est rien, Orion, répond-t-il dans un faux sourire.


Les yeux rougeâtres de l'adolescent se plissent avec suspicion. Il n'est pas dupe, il sait que son maître a encore fait ce rêve dont il ne parle jamais.


- Je suis inquiet pour vous. Vous passez vos journées à dormir, ou la plupart du temps à essayer. Et quand vous y arrivez... vous souffrez. Ce n'est pas bon pour vous.


- Je vais bien. Inutile de t'en faire. S'il te plait, rejoins les autres. J'ai besoin d'être seul.


- Bien, Mon Seigneur, se résigne le jeune homme en s'inclinant.


Beran attend de voir son serviteur disparaître de son champ de vision avant de s'allonger à nouveau dans l'herbe. D'une certaine manière, Orion a raison. Les Incarnations n'ont aucun besoin biologique. Il n'est pas vital de manger, boire, ou même dormir. Cela pourrait même être mauvais. Mais il a besoin de dormir. Non pas que le sommeil ait un quelconque effet réparateur, loin de là. Mais il n'y a que dans le monde des rêves, où souvenirs et fantasmes se mélangent, qu'il peut voir le visage de sa bien-aimée, lui prendre la main, caresser ses douces lèvres avec les siennes.


Et parfois, il revit ce funeste jour. Ce jour tant détesté où elle l'a abandonné. Ce n'était pas sa faute. Non. Si elle avait pu, elle serait restée à ses côtés. Mais le fait est, qu'il vit chaque jour et chaque nuit avec cet affreux souvenir. Jamais il ne pourra oublier son amante s'effondrant dans ses bras, souffrant le martyre, condamnée à la mort. Il n'a rien pu faire pour apaiser sa détresse. Et parce qu'il le lui a juré, il ne peut non plus apaiser son âme hurlant à la vengeance. Et aujourd'hui encore, ça le rend malade.


Vivre en tant que l'un des seuls détenteurs de cette vérité est bien plus qu'un fardeau. C'est un supplice. En public, il feint, se cache derrière des regards et des sourires, mais au fond de lui, il bout, se contient de toutes ses forces. Il ne doit rien laisser paraître. Mais il doit bien avouer que Kozoro avait raison. Personne ne le croirait.


Ophiuchus n'a pas perdu de temps pour retourner tous ses enfants contre elle. Il leur a fait croire que son amour pour les humains, combiné à d'habiles manigances de ces derniers, l'avait poussée à s'attaquer à lui pour les protéger. Qu'il fut bien malgré lui forcé de se défendre, lui infligeant un coup mortel, et qu'elle s'en est allée mourir sur Terre pour échapper à la honte. Et tout le monde y a cru. Sauf ceux qui connaissaient la vérité.


La seule chose qui l'empêche de faire justice est la promesse qu'il a faite à Kozoro. Et peut-être aussi, bien qu'il ait du mal à se l'avouer, le fait qu'il ne comprenne pas pourquoi c'est arrivé. Jamais il n'aurait cru que son père puisse être capable d'une telle atrocité. En effet, il a toujours veillé sur la Terre et l'Univers d'un œil bienveillant. Pour ses enfants, il est la bonté et la sagesse incarnées. Sans oublier que Kozoro était autrefois considérée comme sa fille favorite. Beran lui-même l'admirait. Comment un homme d'une telle qualité a-t-il pu, du jour au lendemain, meurtrir et assassiner son propre enfant ?


C'est peut-être cette réflexion qui a poussé Kozoro à ne pas l'inciter à la venger. Comment savoir ? De toute façon, il n'aura jamais la réponse à ses questions. De même que celle qu'il retrouvera ne sera plus celle qu'il a aimée. Que pensera-t-elle de lui ? Comment se comportera-t-elle à son égard ? Sera-t-elle une sœur tout ce qu'il y a de plus ordinaire ? Le détestera-t-elle ? L'aimera-t-elle à nouveau ? Ou bien se donnera-t-elle à un autre ?


- Pourquoi dois-je me torturer l'esprit à ce point ? marmonne-t-il en fermant les yeux.


Il ne veut plus penser à tout ça. Il doit oublier, l'espace d'un instant. Il doit dormir, il le faut, il en a besoin. Il a besoin d'elle. Désespérément. Tant qu'il s'accrochera à elle, à son souvenir, il ne cèdera pas aux envies meurtrières qui harcèlent son âme depuis maintenant 500 ans. La seule chose qu'il souhaite est de se retrouver une nouvelle fois dans les bras de son aimée. Il en a besoin...


- Arrête ça tout de suite.


Il se redresse vivement à la voix de Sterel, adossé contre l'arbre sous lequel il se reposait, et lui lance un regard frustré.


- Je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi. Et que fais-tu ici, au juste ? Nous devons éviter de nous rendre dans les constellations d'autrui quand notre période n'est pas en vigueur.


- J'ai jugé qu'il était important de nous voir, et comme tu ne bouges pas de ta constellation, je suis bien obligé de venir à toi. Et je constate qu'il était temps que je le fasse.


Beran fronce les sourcils : il a le pressentiment que cette conversation ne va pas lui plaire.


- La manière dont j'occupe mon temps ne te regarde pas.


- Sauf si elle est susceptible de te causer du tort. Tu ressembles à ces humains qui injectent des substances nocives dans leurs veines pour échapper à la dure réalité de leur vie.



C’est officiel : il commence à détester ce ton moralisateur.


- Ne compare pas ce qui n'est pas comparable ! Il n'y a aucun rapport entre le sommeil d'une Incarnation et la drogue d'un humain !


- C'est du pareil au même pour nous, mon frère. Tu sais que dormir est mauvais pour toi, et pourtant tu le fais. Régulièrement, j'imagine ?


Décidément, tout le monde est contre lui. Il sait que Sterel veut bien faire, mais il commence à sérieusement l'agacer. Il n'est pas comme lui, il n'a pas vécu la mort de Kozoro comme lui l'a vécue ! Leur façon de la gérer ne peut donc pas être la même.


- Qu'y a-t-il de mal à ça ? De quel droit oses-tu me juger ?


- Je ne te juge pas, je veux seulement t'aider.


- Je... je sais...


Le Dieu du Sagittaire s'attriste de voir son frère dans cet état. S'enfermer dans le passé n'est jamais la solution, mais dans le cas de Beran... Ce serait presque légitime. Cependant, Sterel n'est pas le seul à avoir remarqué que la nature ne fleurissait plus autant qu'auparavant autour de Beran. Quelque chose affaiblit son aura printanière, et maintenant qu'il sait de quoi il s'agit, il doit trouver un moyen d'y remédier sans s'attirer les foudres de son frère, dans tous les sens du terme.


- Pour quelle raison voulais-tu me voir à l'origine ? soupire le Bélier légèrement calmé.


- Je pense que nous le savons tous les deux, répond Sterel en s'asseyant à côté de lui. Comment te sens-tu ?


- Honnêtement ? Je sens que je vais vomir. Tout ce que Père a dit... Tous ses mensonges... Et les autres qui continuent de boire ses paroles. Je ne sais pas combien de temps je pourrais encore supporter ça. Tu as vu comme leurs regards s'assombrissaient lorsqu'il parlait d'elle ? Comme leurs voix s'indignaient ?


- J'ai vu. Il ne faut pas leur en vouloir, ils ne savent rien.


- Justement, nous aurions dû tout leur dire depuis longtemps ! Regarde comme ils réagissent alors qu'ils entrent dans la dernière partie de cette vie ! Ils ne peuvent pas continuer à la haïr indéfiniment !


- J'ai observé leurs attitudes respectives. Je suis enclin à croire que la plupart ne sont pas prêts à tourner la page.


- Comme Panna, tu veux dire ?


L’image de la jeune femme parlant avec hargne son aimée comme si elle était le mal incarné s’affiche dans l’esprit du garçon aux cheveux d’argent. Qu’il peut la trouver pénible lorsqu’elle se mêle de choses dont elle n’a aucune connaissance ! Il doit bien souvent se retenir pour ne pas céder à de subites envies de meurtre.


- Elle est trop attachée à Père, confirme Sterel, elle lui voue une admiration aveugle. A mon avis, elle restera enfermée dans sa rancœur jusqu'à la mort.


- Nous aurions dû leur dire la vérité pendant qu'il en était encore temps.


- Il était déjà trop tard, et tu le sais. Et Père aurait sûrement trouvé le moyen de nous faire rapidement passer d'une vie à une autre s'il avait eu connaissance de ce que nous savions. Si nous avions parlé, il aurait profité de notre mémoire effacée pour nous manipuler à sa guise, et nous serions exactement comme nos frères et nos sœurs aujourd'hui, à piétiner l'honneur de Kozoro.


- Mais c'est injuste ! explose Beran dans un cri tout droit sorti du cœur.


- Je ne le sais que trop bien... Et je hais plus que tout cette triste vérité... marmonne Sterel en serrant les poings.


- Et... les autres ? Qu'en pensent-ils ?


- Je ne leur ai pas posé la question. Mieux vaut ne pas tous nous entretenir à ce sujet. Tu es le seul dont le... comportement me semble inquiétant.


Beran soupire longuement avant de répondre.


- Si tu y tiens tant que ça, je vais essayer de résister un peu plus à mon désir de sommeil. Mais je ne te promets rien.


- Je n'en attendais pas plus, admet Sterel malgré tout satisfait.


L'Incarnation du Sagittaire se lève, estimant qu'il est temps de retourner à sa constellation avant que sa présence ici ne commence à peser sur la barrière. Ce n'est pas grand-chose, mais mieux vaut éviter d'attirer une attention indésirable en ces temps troublés. Il salue son frère respectueusement avant de disparaître. Ce dernier se rallonge au bout de quelques minutes, mais ne tente pas cette fois-ci de dormir. Son regard est rivé vers le ciel, songeur.


D'une certaine manière, Sterel a raison. Il est devenu dépendant de cet état si paisible qu'est le sommeil. Il n'arrêtera pas de tenter de le trouver, loin de là. Il sait qu'il en est incapable. C'est là sa seule paix en cette vie. Mais il doit au moins essayer de déconsidérer ce désir, ne serait ce que pour retrouver sa force.


Un mauvais pressentiment l'a assailli à la fin de la réunion. Dans le doute, appelez ça l'instinct, il a concentré son aura pour pouvoir localiser celles de Kozoro et de Rakovina. Elles se trouvaient toutes les deux sur Terre. Au même endroit. Il serre les poings avec contrariété. Elle peut se rendre dans le monde des humains à volonté du 22 Juin au 22 Juillet, durant la période du Cancer. C'est à cette époque de l'année que ses pouvoirs sont démultipliés, lui permettant de se rendre où elle le souhaite sans aucun risque pour la barrière. De ce temps, il lui reste encore deux semaines, ce qui est plus que suffisant pour faire subir sa tourmente.


Si jamais elle recommence à martyriser son aimée, il le lui fera payer. Et s'il parvient à la faire flancher, alors il pourra tout autant s'en prendre à Ophiuchus. Peu importe le pourquoi du comment, peu importe les raisons qui ont poussé cet être méprisable à l'irréparable. Un seul faux pas, et il le forcera à expier pour son crime. Un seul mot, un seul regard de travers, et Kozoro sortira de l'infamie dans laquelle il a osé la plonger. Tout ce dont Beran a besoin est de la voir. Si elle n'a aucun souvenir de la promesse qu'elle lui a fait faire, il pourra enfin la venger.
_________________




La lune nous émerveille et les étoiles nous inspirent,
La nuit nous berce de rêves utopiques,
Dans un monde où l’imagination est notre amie.


Dernière édition par Séraphya le Mer 27 Juin 2018, 15:24; édité 2 fois
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MessagePosté le: Lun 16 Avr 2018, 18:03    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 5

Compromis






- Êtes-vous certaine de ne pas en vouloir ?


- Je ne le répèterai pas éternellement : je n'ai pas faim.


L'odeur des œufs brouillés est, peut-être, on peut le dire, plutôt alléchante. Le Prêtre Serpentis étant un humain, il a des besoins auxquels il doit répondre s'il veut survivre. C'est pourquoi ils se trouvent toujours au chalet, elle assise à la table du salon, lui aux fourneaux de la cuisine, comme si de rien n'était. Et c'est déjà la troisième fois qu'il lui demande si elle a faim. Évidemment que non !


- Ce n'est pas ce que j'ai cru entendre.


D'accord, peut-être que son ventre émet quelques légères plaintes. Mais elle n'a pas faim ! Elle n'a plus de besoins maintenant qu'elle est redevenue une Incarnation. Ce qui veut dire que la nourriture peut devenir nocive pour elle. Elle n'a définitivement pas besoin de ça.


- Avec tout le respect que je vous dois, mêlez vous de ce qui vous regarde.


- Votre bien-être et tout ce qui vous concerne de près ou de loin me regarde, Ma Dame.


- Cessez donc vos flatteries. Je garde à l'esprit que vous avez tenté de me tuer. N'allez pas croire que je vous laisserai me berner.


- Et je vous répète que je n'ai jamais agi de la sorte. Je commence à désespérer de vous convaincre un jour. Soit dit en passant, venant de quelqu'un qui m'a fait croire que la police allait arriver alors que la ligne téléphonique était coupée depuis des semaines, je trouve que c'est plutôt moi qui me suis fait berner.


- Je devais bien trouver le moyen de vous faire peur. Que pouvais-je faire d'autre, toute seule avec ma pauvre poêle face à vous ? Je suis d'ailleurs ravie de voir que vous vous êtes réconciliés.


- Très drôle, soupire-t-il en coupant le feu sous l'ustensile, je n'en suis pas mécontent non plus. Vous êtes vraiment certaine de ne pas en vouloir un peu ?


- Absolument certaine, oui ! Vous m'exaspérez, à la fin !


Elle ignore comme elle peut les gargouillis de plus en plus insistants. Oui, elle ressent encore de la faim. Mais ce n'est sans doute qu'un reste de son ancienne biologie humaine. Il n'y a pas de quoi s'inquiéter. Tout ce qu'elle a à faire, c'est de rester le plus digne possible dans cette situation des plus absurdes.


- Comme je vous le disais, reprend Klade en déposant non pas une mais deux assiettes sur la table, beaucoup de choses ont changé en votre absence. C'est comme si le monde entier avait oublié jusqu'à votre existence. Plus de rites, plus de célébrations. L'Humanité ne regarde même plus vos étoiles avec respect.


- Je le sais déjà, rétorque Kozoro sans jeter un regard sur son assiette, c'est ce que me montrent mes souvenirs de mes différentes vies. Je suis même surprise que vous ayez entendu parler de nous. Je veux dire, en dehors du cercle des Prêtres Serpentis.


- Vous n'êtes donc pas étonnée que mes semblables et moi-même nous souvenions de vous, c'est bien cela ?


- C'est bien cela. Votre sang est le vecteur d'un pacte ancien scellé par un dieu. Il n'est pas surprenant que les vôtres aient échappé à cette amnésie collective.


Klade arrête soudainement de manger. Son visage s'assombrit, et il détourne le regard.


- N'oubliez pas que vous parlez d'une autre époque. Les Prêtres Serpentis de ces temps là s'en sont admirablement sortis. Mais plus les années ont passé, plus les temps ont changé, et plus ils ont commencé à se faire rares.


Le son de sa voix s'est aggravé. Kozoro elle-même réalise ce qu'il est en train de lui dire, et ce n'est pas une bonne chose du tout.

- Pourquoi ? Que s'est-il passé ? lui demande d'elle sur un ton adouci.


Klade tourne à nouveau les yeux vers elle, constatant qu'elle est véritablement intriguée, et continue ses explications.


- Les épouses ne considéraient plus comme un honneur de devoir laisser partir leurs fils pour qu'ils fassent leur formation aux temples qui nous ont été érigés, puisque qu'elles n'en connaissaient plus la raison, raison qu'elles ne pouvaient plus croire, et ça s'est aggravé à l'avènement de l'époque contemporaine. Certains ont tenté leur chance, et ont terminé entre les impitoyables griffes de la justice. Nous ne pouvons plus échapper aux vigilances comme il était auparavant possible de le faire. Voilà pourquoi il est au fil des années devenu de plus en plus difficile pour les Prêtres Serpentis d'avoir une descendance. Autrefois, nous pouvions être des dizaines. Aujourd'hui, nous ne sommes plus qu'une poignée. Et je crains que dans quelques années... nous n'existions plus.


C'est une chose à laquelle Kozoro ne s'attendait pas. Sa considération des Prêtres Serpentis en tant qu'ennemis s'estompe soudainement, comme si elle avait été prisonnière d'une cage et que la porte s'était ouverte. Cette méfiance maladive était, encore une fois, attisée par sa transformation et le traumatisme que cela lui a infligé. Elle se rend à l'évidence : elle n'est pas encore « elle-même ». Son être est encore en pleine purge. Ce sont des petits détails de ce genre qui font toute la différence et lui font prendre conscience de son état et de ce qu'elle ne devrait pas ressentir.


Ici, entre autres, elle prenait les Prêtres Serpentis pour des ennemis à cause de leur lien avec Ophiuchus, à cause de cette odeur dans leur sang qui lui rappelle encore si douloureusement ce qu'elle a subi 500 ans plus tôt. Alors que ces hommes sont au contraire les êtres humains les plus précieux qui soient, qu'il faut à tout prix préserver, car ce sont eux qui, dans un futur proche ou lointain - si possible lointain - seront les seuls à pouvoir sauver l'Humanité.


Face à Klade, elle réagit comme un animal blessé. Mais il a tenté de la tuer, elle s'en souvient très bien, alors d'un côté, il mérite tout de même sa méfiance. Oui, mais... en est-elle encore aussi sûre maintenant ? Peu importe, car ce qu'elle a appris est bien plus important : les Prêtres Serpentis sont en voie d'extinction. Et Klade en est l'un des derniers représentants. C'est en effet très inquiétant, et cela pourrait devenir catastrophique dans les prochaines décennies. L'amnésie de l'Humanité ne la dérangeait pas tant que cela, mais elle se rend désormais compte des conséquences.


- Alors nous avons de la chance que vous soyez venu au monde.


Klade lui-même est surpris par cette remarque, et ne peut s'empêcher de la regarder d'un air presque reconnaissant. Un léger rictus apparaît sur son visage tandis qu'il empoigne à nouveau sa fourchette pour déguster ses œufs brouillés avant qu'ils ne refroidissent. Quant à Kozoro, elle ne peut définitivement plus déterminer quel genre de regard elle pose actuellement sur lui. Elle est toujours méfiante, mais il est évident qu'il est sincère, et qu'elle se sent malgré tout concernée par sa situation.


Nombreux sont les humains au cours de ses vies passées qui ont tenté de la tromper, et elle a jusqu'ici toujours été en mesure de voir clair dans leur jeu. Mais avec Klade, c'est différent. Il lui est impossible de trancher entre l'absolue méfiance et l'absolue confiance. Elle soupire longuement en réalisant que les choses seront beaucoup plus compliquées que prévu à accepter.


Elle lorgne un instant sur son assiette, et ne pouvant plus résister aux appels de son estomac, s'ose à prendre une bouchée, puis une autre. Son corps est toujours en pleine phase d'adaptation aux changements biologiques qui opèrent en elle, ce qui veut dire qu'elle est toujours soumise aux besoins primaires des humains. Qui aurait cru que ce serait aussi simple et rapide ? Au moins, ce n'est pas aujourd'hui qu'elle s'empoisonnera. Et il faut bien avouer que Klade est un excellent cuisinier, même si ce ne sont que des œufs brouillés.


Ce dernier a déjà englouti toute son assiette, révélant au passage une certaine gloutonnerie cachée. Ou simplement une grande rapidité ? Elle se sent presque gênée de manger maintenant qu'elle est la seule à le faire, surtout après sa précédente véhémence. Elle ne le regarde pas, mais elle peut sentir posé sur elle son regard satisfait, oui, satisfait, exactement ! Se fait-elle des idées, ou est-il en train de la narguer ?


Elle termine son assiette en silence et dans une grande lenteur. C'était froid depuis longtemps, mais ça ne l'a pas dérangée le moins du monde. Un autre avantage à faire partie des signes d'hiver. Alors qu'elle relève la tête, elle aperçoit celle de Klade tournée vers la pendule du salon. La fascination peut être lue dans ses yeux. Il faut dire que cette « pendule » n'est pas vraiment ordinaire.


C'est un sablier. Oui, un sablier. C'est son père humain qui l'a confectionné, et elle n'est pas peu fière de l'y avoir assisté. Le sable met une heure pour tomber totalement, et lorsque le dernier grain rejoint ses congénères, le sablier se retourne automatiquement via un système complexe, et une petite lumière intégrée s'enclenche pour donner l'impression que le sable a changé de couleur. À chaque heure, sa couleur. Actuellement, le sable est fuchsia et est à moitié tombé, ce qui signifie qu'il est 13 heures 30. Kozoro est tellement habituée à vivre avec ce sablier pendule qu'elle peut y lire l'heure à l'exacte minute près.


- Vous n'avez jamais vraiment arrêté de vous sentir liée au Temps, n'est ce pas ? murmure le jeune homme dans une réelle fascination.


- Je ne dirais pas les choses ainsi, mais... c'est exact. Mes vies ont beau avoir défilé, j'ai beau avoir revêtu de nombreuses et différentes personnalités, le Temps a toujours eu une place dans mon cœur.


L'espace d'un instant, elle oublie la méfiance. Elle oublie l'urgence et la gravité de la situation. Elle se laisse simplement bercer par le silence, la douce sensation du Temps caressant son être, continuant sa course infinie, mais laissant son invisible empreinte sur sa peau. Elle avait oublié ce sentiment, et à quel point elle l'adorait. Oui, qu'elle soit humaine ou déesse, le Temps fera toujours partie d'elle.


- Je sais que je ne devrais pas vous le demander, en tout cas pour le moment, mais... j'ai vraiment besoin de savoir. Que vous est-il arrivé il y a 500 ans ? Pourquoi êtes-vous morte sur Terre ?


Et la réalité revient à elle en un éclair. Sa paisible béatitude s'évanouit, et le poids du souvenir oppresse à nouveau son corps et son cœur.


- Vous avez raison. Vous ne devriez pas le demander.


Elle ne peut pas en parler. Pas encore. Et pas tant qu'elle doutera encore de lui. Ce serait comme se confier à un inconnu. Elle doit vite changer de sujet.


- Vous avez dit que vous pouviez m'aider à retrouver mes pouvoirs. Comment ?


- En vous amenant au temple des Prêtres Serpentis, soupire Klade en comprenant qu'il n'obtiendra aucune réponse, où j'ai effectué ma formation. Il y a une réelle empreinte mystique là-bas, et je suis certain qu'une telle atmosphère vous fournira une grande aide.


Kozoro considère un temps la question avant de répliquer :


- Ce n'est pas idiot. Ça pourrait effectivement mieux marcher qu'ici ou ailleurs.


- Heureux de voir que nous sommes enfin d'accord sur quelque chose.


- Cela ne veut pas dire que je vous fais confiance, rétorque-t-elle presque immédiatement. N'oubliez pas que je suis toujours méfiante à votre sujet.


Klade a depuis longtemps déjà abandonné l'espoir de la faire changer d'avis sur lui un jour.


- Vous avez été on ne peut plus claire à ce sujet, Ma Dame. Je m'en contenterai, tant que vous n'essaierez pas à nouveau de me tuer.


- Tant que vous ne tenterez rien à mon encontre, je m'y engage. Si je m'aperçois que vous me piégez...


- Soyez rassurée, je n'ai aucune intention de vous nuire en quoi que ce soit.


- Nous verrons cela.


Kozoro se lève de table et emmène les couverts dans la cuisine pour les poser dans l'évier. Le jeune homme pourra plus tard se vanter d'être le seul humain au monde à avoir vu un être divin faire la vaisselle.


- Puis-je formuler une requête ? se permet-il de demander après un moment.


- Faites donc, répond-t-elle en essuyant calmement une assiette.


- Notre marché implique que vous répondiez à mes questions une fois que je vous aurais aidée à récupérer vos pouvoirs. J'aimerai modifier notre arrangement.


- En quels termes ?


- À chaque pouvoir que vous obtenez, j'obtiens une réponse à une question.


- C'est tout ? demande-t-elle après un instant de silence.


- C'est tout, confirme-t-il.


- Entendu, soupire-t-elle, ce changement me semble approprié. Quand devons nous partir ?


- Lorsque vous vous sentirez prête.


Elle termine d'essuyer la vaisselle et la range soigneusement à sa place dans différents placards. Elle fait ensuite, d'un air presque solennel, le tour de la maison, revisitant chaque pièce comme si c'était à la fois la première et la dernière fois qu'elle les voyait.


Elle commence par la cuisine, bien sûr, où elle se rappelle ses vaines tentatives d’enfant d'atteindre les hauteurs pour manger une glace ; aucune friandise ne l’intéressait, seules les glaces lui faisaient envie. Le salon, où tant de bons moments ont été vécus au coin du feu, devant la télévision et lors des soirées jeux. La salle de bains, où elle se prélassait dans des eaux gelées sans jamais attraper froid, pour la plus grande stupéfaction et fierté de sa famille. Sa chambre, où elle aura passé le plus clair de son temps à admirer dans la plus grande fascination son étagère, remplie du sol au plafond de sabliers de toute sorte et de toute provenance.


La chambre de ses parents, qui l'emplit encore aujourd'hui d'une profonde nostalgie rien que par le fait de s'en approcher. L'atelier de son père, où elle a appris à fabriquer son premier sablier. La bibliothèque de sa mère, où elle passait des après-midi entiers à s'instruire et profiter de la plus grande des tranquillités. La terrasse extérieure, où elle se plaisait l'hiver à sortir méditer des heures durant sous la neige.


Elle ne peut réprimer un léger soupir. C'était une belle vie. Courte, mais belle, remplie d’amour et certes de tristesse, mais au fond si douce, digne d’être enviée. Et elle va devoir tout laisser derrière elle.


- Je suis prête, annonce-t-elle après avoir lancé un dernier coup d'œil au sablier pendule, allons-y dès maintenant.


- À vos ordres, Dame Kozoro, s'incline Klade en suivant son regard.


Il est 14 heures lorsque l'homme et la femme sortent du chalet. Elle referme soigneusement la porte derrière elle et laisse tomber la clé au sol. Elle n’en aura plus besoin désormais. Elle se retourne une dernière fois pour contempler sa maison, son enfance, sa vie, avant de leur tourner définitivement le dos. Aujourd'hui, bien que cela lui fasse mal, elle n'a plus le droit d'agir et de penser en humaine ignorante. Ses épaules sont désormais porteuses d'un lourd fardeau.


Un poids qu'elle ne peut encore confier à personne, et il est de son devoir de l'assumer pleinement, comme toute déesse fière et forte qu'elle a été et qu'elle doit être. Les roues du destin sont en marche, elle en est certaine, et elle ne doit pas dévier du chemin. Ce chemin, c'est Klade qui l'y guide. Et dans cinq mois, elle devra en avoir atteint le bout. Autrement, elle ne sera pas la seule à payer pour son impuissance : l'Univers entier s'assombrira, pour l'éternité. La vie, la mort, n'auront plus la moindre importance.


- Je t'aime, ma fille.


- Je le sais déjà, Père.


- Je voudrai seulement que tu t'en souviennes.


- Comment pourrais-je oublier ? Vous êtes mon père, vous ne pouvez que m'aimer, et je ne peux que vous aimer en retour.


Elle secoue la tête pour disperser ces souvenirs. Ils lui sont déjà revenus à plusieurs reprises au cours des dernières heures. C'est la raison pour laquelle son cœur ne peut se conformer à un sentiment précis. Ça, c'est ce qu'il lui a dit la dernière fois qu'ils se sont parlés à cœur ouvert.


- Pourquoi faites-vous cela ?


- Tu ne peux comprendre. Tu le refuses ! Alors, au lieu de te convaincre, je vais plutôt me servir de toi.


- Arrêtez cela ! Je vous en prie, j'ai mal !


- Alors souffre, car c'est de cette souffrance que j'obtiendrai ma rédemption, et celle de tous ceux que par ta faute le Néant dévorera !


Et ça, c'est ce qu'il lui a dit le lendemain. Le jour où il l'a assassinée.
_________________




La lune nous émerveille et les étoiles nous inspirent,
La nuit nous berce de rêves utopiques,
Dans un monde où l’imagination est notre amie.


Dernière édition par Séraphya le Mer 27 Juin 2018, 15:36; édité 1 fois
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MessagePosté le: Mar 08 Mai 2018, 17:35    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 6

Opposées Astrales





La constellation du Serpentaire est un lieu fascinant. C'est en effet le seul dans tout l'Univers où toutes les Incarnations peuvent se côtoyer sereinement. En temps normal, il est leur est déconseillé de s'éloigner de leur domaine, car c'est là le point névralgique de leur lien avec la barrière ; c'est là que leur présence est le plus nécessaire. Une petite absence n'est pas mortelle, loin de là. Mais non contrôlées, elles peuvent vite nuire à la barrière. Il est possible de se rendre sans trop de risques aux constellations directement proches et d'y rester bien plus longtemps qu'ailleurs, mais mieux vaut éviter les autres sans raison valable.


En bref, il n'est pas facile pour une Incarnation de voir ses frères et sœurs. Seule la période de l'année lui correspondant lui offre la puissance nécessaire pour se déplacer en toute quiétude. En dehors, la solitude lui tend les bras. C'est pourquoi la constellation du Serpentaire est incroyable : tous les Dieux des Etoiles peuvent s'y trouver sans que cela n'affecte la barrière ni le pouvoir que chacun lui donne. C'est également la seule qui voit se succéder les saisons, de la même manière que sur Terre, tandis que les autres constellations sont « bloquées » à la saison leur correspondant. Chacun peut profiter des merveilles du printemps, de l'ardeur de l'été, des métamorphoses de l'automne, et du charme de l'hiver. Chacun y trouve son compte.


De nombreuses choses ont été construites pour plaire aux uns et aux autres, telles des arènes, des jardins, des bains, ou encore cette étrange chose appelée « balançoire », très prisée par Panna de la Vierge. L'été domine la constellation, elle est dans son élément. Les vents chauds soulèvent ses cheveux dorés, en partie cachés par de larges rubans blancs presque aussi longs qu'eux. Sa couronne de bronze, à laquelle ils sont accrochés, brille ardemment sous les rayons du soleil qu'elle regarde de temps à autre de ses yeux particuliers : ils sont vairons. Le gauche est bleu, tandis que le droit est vert. Et elle les adore, car ils lui donnent l'impression d'avoir un point commun avec son père.


- Père... soupire-t-elle en baissant le regard. Vous êtes trop bon.


L'assemblée de ce matin l'a éprouvée. Elle ne pensait pas pouvoir à nouveau ressentir la colère avec une telle force. Mais elle n'aurait pas pu réagir autrement. Comment pardonner à Kozoro d'avoir mis en danger leur... SON père ?


- Autrefois, nous étions toutes les deux liées par notre admiration envers Père. Mais au final, une seule d'entre nous lui était réellement loyale.


Au début, elle n'arrivait pas à croire ce que sa sœur avait fait. Elle n'avait pas pu, c'était impossible ! Elle était trop gentille, trop aimante. Et surtout, trop obsédée par la sécurité de ces sales humains pour risquer leur vie par un tel acte ! Mais après le terrible récit d'Ophiuchus, elle s'est rendue à l'évidence : Kozoro les avait trahi, et de la pire des manières qui soit. Dès lors, la haine a commencé à l'envahir. Certains ont essayé de comprendre ses raisons ; elle, au contraire, s'en moquait éperdument. Peu importe les raisons, elles n'ont aucune importance, seul le résultat compte, aujourd'hui encore ! Et il voudrait... qu'on lui pardonne ?


- Impossible ! hurle-t-elle en faisant rôtir la terre autour d'elle.


Néanmoins les paroles d'Ophiuchus ne sont en aucun cas dénuées de sens : pourquoi continuer de haïr Kozoro puisqu'elle n'est plus celle qui mérite cette haine ? Panna devrait suivre l'exemple de son père et purifier son cœur de tout ressentiment. Autrement, ce ne serait que pure injustice. Mais l'injustice, la vraie, serait que Kozoro redevienne la favorite d'Ophiuchus. Elle l'a toujours été, et c'est uniquement pour cette raison qu'il veut qu'elle soit pardonnée !


- Tu ne prendras pas ma place. Aujourd'hui, c'est moi que Père aime le plus ! Et contrairement à toi, je l'aime vraiment !


Elle aurait pu retourner à sa constellation, là où personne ne pourrait la juger en entendant ses plaintes. Mais elle veut rester le plus près possible de son père. Il faut qu'il voie qu'elle est là pour lui. Qu'elle, au moins, ne le trahira jamais. C'est la vérité pure et simple. Et elle n'est que trop bien placée pour le confirmer. L'odeur de brûlé se dégageant de la terre emplit ses narines, la conviant à se calmer. Inutile de s'en prendre à la terre d'Ophiuchus, même involontairement.


Mais elle ne peut pas s'en empêcher. Son discours l'a exaspérée. C'était comme si rien ne s'était passé, comme si un instant lui avait suffit pour tout balayer et envoyer aux oubliettes. Et ça la pique au vif. Ça la ronge de l'intérieur. Elle devrait se plier aux exigences de son père. Il a donné des raisons plus que suffisantes pour le faire. Alors, pourquoi ne le peut elle pas ? Ce n'est pas si terrible, le pardon. C'est même une chose merveilleuse. Mais elle n'y arrive pas. En fait, elle n'est même pas sûre qu'elle le veuille réellement.


- Tout cela n'a aucun sens. Je ferais mieux de ne plus y penser pour le moment, soupire-t-elle en arrêtant de se balancer.


Elle quitte la balançoire et s'aventure sur un chemin couvert de pétales rosâtres, portés avec douceur par le vent. Elle a besoin de marcher, de se changer les idées. Elle se connaît, si elle continue de broyer du noir ainsi, ça durera toute la journée et même davantage. Après un certain temps d'errance, des voix et des bruits d'éclaboussures attirent son attention. Ils proviennent d'un tout petit Colisée blanc surplombé d'un dôme de verre, aux décorations fines et variées. Ce type d'architecture est un classique de la constellation des Poissons.


Ne sachant pas vraiment pourquoi, presque machinalement, elle se dirige vers l'une des nombreuses entrées et se faufile à l'intérieur, passant d'une chaleur fort appréciable à un frais surnaturel. Ses pas l'emmènent jusqu'au cœur des lieux, aménagé de plusieurs bassins plus ou moins grands. Dans celui du milieu, le plus large, une femme, manifestement la propriétaire de la voix, se prélasse en toute quiétude.


L'intense fraîcheur de l'air et de l'eau ne la dérange guère, laissant suggérer que c'est au contraire la chaleur que sa peau d'albâtre nue ne peut supporter. Ses longs cheveux bleus aux boucles travaillées s'accordent à la perfection à ses yeux, d'un vert tendre et pourvus de longs cils blancs. Ses lèvres pulpeuses souriant presque exagérément accompagnent un éclat de rire, tandis que son regard, n'ayant pas encore remarqué l'arrivée de Panna, est porté sur le bassin d'à côté.


Une autre femme, lui ressemblant comme une jumelle, émerge d'un mouvement vif, éclaboussant Ryby des Poissons qui semble profondément s'en amuser. Elle remet en place ses cheveux et s'accoude sur le rebord en riant à son tour. Il faut encore quelques secondes à la première avant de finalement remarquer la présence de l'Incarnation de la Vierge, et d'un claquement de doigts, faire disparaître son clone qui s'effondre sous la forme d'une flaque d'eau.


- Que viens-tu faire ici ? Tu n'as pas trop froid, au moins ?


Son sourire s'est effacé, mais la malice n'a pas quitté sa voix pour autant. D'un geste, elle invite Panna à prendre place dans le bassin. La jeune femme reste un instant immobile, puis s'exécute, enlevant d'abord sa couronne et ses gants de soie, puis sa longue robe blanche et bordeaux parée de perles multicolores, pour ne conserver que ses bijoux. Elle entre ensuite avec grâce et lenteur dans l'eau, cachant par dignité ses grelotements, et se rend auprès de sa sœur. Cette dernière, qui a renfilé quelques secondes plus tôt ses larges manches bleues assorties à sa robe, manches si longues qu'elles dissimulent ses mains, sort de l'eau un splendide trident d'or orné de diamants.


- Teplota, murmure-t-elle en regardant son arme briller à sa voix.


L'eau se met alors à se réchauffer, et par la même occasion Panna.


- Tu ne m'as pas semblée très réactive à l'assemblée de tout à l'heure, commence celle-ci en fermant les yeux.


- Contrairement à toi, réplique Ryby en battant lentement des cils. Je n'ai rien à dire à ce sujet, tout simplement. C'est vraiment ce dont tu veux parler ?


- Cela veut-il dire que tu lui pardonnes ? confirme-t-elle sur un ton accusateur.


Entre les deux sœurs s'installe alors un court mais pesant silence, interrompu par la brutale apparition d'un grand sourire sur le visage de Ryby.


- Bien sûr ! Il est temps de tourner la page ! Nous n'allons tout de même pas tous rester bloqués sur cet incident toute notre vie ! Autant donner à Kozoro une autre chance avant que nous n'entrions dans la prochaine. Qu'avons-nous à perdre, puisque nous ne pourrons rien regretter ?


- J'aimerais pouvoir faire preuve d'autant de clémence.


- Panna, voyons, je te connais. Tu ne le veux pas. Ne me mens pas.


- Je ne mens pas ! Je dis la vérité ! Je la dis toujours ! rétorque-t-elle sur un ton outré.


Ryby lève les yeux au ciel en replongeant dans l'eau ses bras, alourdis par les manches mouillées.


- Tu n'es pas comme d'habitude, remarque Panna, tu te comportes différemment. On dirait que tu joues un rôle, avec ces airs étranges que tu te donnes.


- J'ai toujours été ainsi, se défend la concernée, et je pourrais dire la même chose à ton sujet, ma sœur. J'avoue te préférer quand tu ne prononces pas un seul mot et que tu restes cloîtrée dans ta constellation sans te montrer, toi et ton cœur méprisant, à qui que ce soit.


Comme piqué au vif, le ton monte immédiatement :


- Ryby ! Comment oses-tu !


- C'est la vérité, très chère ! Personne ne t'apprécie car tu passes tout ton temps à nous juger et ressasser le passé inutilement ! Bon sang, tu ne nous regardes même plus quand tu nous parles ! Tu fermes les yeux ! Comment ne pas le prendre de travers ? Et comme si cela ne suffisait pas, tu viens me déranger dans mon intimité pour me dire comment me comporter ! Cela fait 60 ans que tu ne m'avais pas adressé la parole ! 60 ans ! Et après tout ce temps, tout ce que tu trouves à me dire, c'est que je suis hypocrite ? Regarde toi donc dans un miroir ! Oui, ce que Kozoro a fait est grave, mais c'est terminé, nous devons tourner la page pour un avenir meilleur, point final ! Moi, je la considère encore comme ma sœur, et je ne veux pas la perdre à nouveau à cause de tes idées noires ! Père nous a dit de lui montrer que nous avons confiance en elle, je ne dis pas que nous ne devons plus nous inquiéter de quoi que ce soit, mais avec ton pessimisme, nous sommes certains de nous retrouver dans la même situation qu'il y a 500 ans ! Parce que toi, tu n'hésiteras pas à lui faire comprendre qu'elle n'est pas la bienvenue !


L'eau du bassin, en proie à une intense lutte entre le froid causé par la colère de Ryby et le chaud provoqué par celle de Panna, boue d'un côté et se couvre de glace de l'autre.


- J'aurais dû m'en douter, siffle l'Incarnation de la Vierge, tu as toujours été de son côté ! Cela ne devrait pas m'étonner, vu que vous étiez « les meilleures amies du monde », comme on dit. Et tu sembles tellement ravie des circonstances ! Cette traîtresse revient, et tu ne trouves rien de mieux que sourire ! Je suis sûre que tu ne lui en as même pas voulu d'avoir tenté d'assassiner Père ! Ou... ou que tu l'as soutenue dans sa démarche ! Que tu as été sa complice !


Les yeux de Ryby s'écarquillent sous la stupeur :


- Tu... tu ne le penses pas ? Rassures-moi, tu ne le penses pas sérieusement ? bégaie-t-elle d'une voix presque triste, vide de tout agacement.


Son trident immergé se met à fondre comme s'il était fait de sucre. L'eau cesse peu à peu de bouillir et de geler, retrouvant une température ambiante.


- C'est vrai, elle était plus qu'une sœur pour moi, continue-t-elle les larmes aux yeux, elle était mon amie la plus proche. Elle ne me jugeait pas. Elle me trouvait toujours lorsque je m'amusais à me cacher parmi mes clones. Elle était attentionnée et honnête envers moi. Je l'adorais. Mais je n'ai pas cautionné ce qu'elle a fait. Je m'en suis encore moins rendue complice ! Comment peux-tu seulement... penser une chose pareille ?


Panna, les yeux désormais grand ouverts, fixe ceux de sa sœur, prenant conscience de ce qu'elle a dit.


- Je... je suis désolée. Pardon... murmure-t-elle alors avec adoucissement.


Ryby hésite un instant, puis s'approche d'elle pour la prendre dans ses bras.


- Ce n'est rien... Ne t'en fais pas.


Le silence s'installe de nouveau entre elles. Parce qu'il n'y avait rien d'autre à dire à ce moment là.


- Est-ce que c'est vrai ? Que personne ne m'aime ? demande-t-elle d'une voix délicate.


- Non, bien sûr que non. Je te préfère toujours à Rakovina, si c'est ce que tu crains, répond Ryby en souriant légèrement.


L'Incarnation de la Vierge ne peut réprimer un petit rire :


- Tu m'en vois ravie. Vraiment.


Après quelques minutes supplémentaires, Ryby finit par se séparer d'elle.


- Tu as trop de colère en toi. Il te faut un exutoire. C'est le seul moyen pour que tu puisses accepter le retour de notre sœur.


- À quoi penses-tu exactement ?


- Un combat.


Son ton n'était indicateur d'aucune plaisanterie. Il était direct. Elle était sérieuse.


- Non, pas contre toi. Nous ne devrions pas. Nous sommes des Opposées Astrales.


- C'est justement pour cette raison que je suis la mieux placée pour t'offrir cet exutoire. Allez, rhabille toi et suis moi à l'arène la plus proche.


- Mais...


- Pas de mais, fais simplement ce que je te dis. Tu verras, tu te sentiras beaucoup mieux après ça.


Inutile de protester davantage. Panna obéit, et une fois vêtue, accompagne sa sœur jusqu'à une aire d'affrontement. L'idée de jeter ses forces dans le plus puissant des duels ne l'enchante guère. Les Opposés Astraux sont les parfaits rivaux et égaux. Chaque signe du zodiaque est opposé à un autre, dont il est malgré les apparences totalement complémentaire : le Bélier à la Balance, le Taureau au Scorpion, les Gémeaux au Sagittaire, le Cancer au Capricorne, le Lion au Verseau, et la Vierge aux Poissons. Aucune Incarnation n'est insensible à ce lien. Certaines y vouent même un culte, y voyant un but, une raison d'exister plus noble que celle qu'elles ont déjà.


Les combats entre Opposés Astraux sont à éviter dans la mesure du possible, car la puissance qui en résulte peut causer d'inconsidérables dégâts, tant matériels que corporels. Puissance qui, plus que n'importe quelle autre, peut jusqu'à apporter la mort. On peut essayer de calculer les marches de manœuvres, les chances qu'ont une Incarnation d'emporter un combat sur une autre. Mais l'issue d'un duel d'Opposés Astraux est tout simplement impossible à prédire.


Voilà pourquoi Panna n'est pas rassurée par cet affrontement. Mais elle est d'accord sur le fait qu'elle en a besoin, et au final, c'est tout ce qui compte. Elle doit se vider de sa colère et trouver la force d'accorder le pardon. Et seule son Opposée Astrale lui permettra d'atteindre ce but. Elles se séparent après avoir atteint le centre de l'arène, reculant d'une dizaine de mètres chacune de leur côté.


- Avant que nous ne commencions, aurais-tu une requête, une exigence à me faire part ? demande l'Incarnation de la Vierge.


Tournoyant dans sa longue et large robe bleue et blanche, Ryby lui répond, à la manière d'une enfant, dans un sourire angélique et une voix enjouée :


- Si tu pouvais éviter de me faire oublier comme je suis belle et épargner mon visage, je t'en serais très reconnaissante !


Elle reprend, le minois toujours aussi souriant mais le ton légèrement plus sérieux.


- Jouons loyalement, et tout se passera bien.


- Ne t'en fais pas, réplique Panna ayant compris à quoi elle faisait allusion, ce n'est pas aujourd'hui que je combattrai dans le déshonneur.


Toutes deux d'accord, elles se mettent en place, l'une en face de l'autre. De chacune se dégage une prodigieuse aura, concentrée à son maximum. Un signe de tête de Ryby donne le signal à Panna pour commencer.


- Viens à moi, Syros ! s'écrie-t-elle en levant ses deux bras à la hauteur de sa poitrine.


Un grand grimoire à la couverture noire apparaît dans les airs, entouré d'une aura blanche, et vient lentement se poser dans ses mains en s'ouvrant de lui-même. Face à elle, Ryby écarte simplement son bras droit.


- Viens à moi, Revati !


Son épaisse manche se déchire jusqu'au poignet, laissant voir une main couverte d'écailles verdâtres. Y apparaît alors un magnifique trident, différent de celui qu'elle avait utilisé dans les bains par sa couleur d'argent.


- Je veux que tu fasses sortir toute cette colère qui te ronge. N'hésite pas à tout décharger. Sois sans pitié contre moi !


Panna acquiesce lentement, consciente des risques, mais devant bien jouer le jeu.


- Zurivost Rostlin ! prononce-t-elle avec force.


D'énormes lianes et racines sortent tout à coup du grimoire, se tortillant et se répandant dans les airs, pour se diriger à une vitesse menaçante vers la Déesse des Poissons. Loin d'être intimidée, elle s'élance vers elles et les coupe de son trident tranchant. Pas le moins du monde désavantagée par sa robe, pourtant assez encombrante à première vue, elle esquive et frappe sans problème. Parfois, une liane parvient à la saisir, mais elle s'en débarrasse rapidement en l'asséchant d'un simple murmure. Après de longues minutes d'acharnement, lassée de tous ces végétaux, elle lève sa main gauche vers le ciel.


- Alrisha !


Des nuages noirs apparaissent soudainement au-dessus de l'arène, y déversant une pluie acide commençant à ronger profondément les plantes.


- Bariera ! réagit immédiatement Panna.


Une sorte de bouclier, invisible à l'œil nu, entoure la jeune femme pour la protéger de cette pluie mortelle. L'arme de Ryby n'a pas brillé lorsqu'elle l'a invoquée : c'est parce qu'il s'agit de l'un de ses trois pouvoirs principaux. Les Incarnations disposent chacune d'une puissance phénoménale, mais souvent bien trop lourde pour elles.


Il a alors été décidé dans les temps anciens que cette puissance devait être contenue, et c'est ainsi qu'ont été créées les armes que chacun peut invoquer quand il le souhaite. Sans son arme, une Incarnation est dans l'impossibilité d'accéder à une partie de ses pouvoirs. Elle ne peut avoir recours qu'à trois sortilèges dont elle peut cependant user à sa guise. Et Alrisha, la redoutable pluie d'acide des Poissons, en fait partie.


- À quoi joues-tu ? Tu cherches à me faire fondre ? s'écrie Panna avec une pointe d'indignation dans la voix.


- Apparemment, ça ne t'embête pas plus que ça. Mais tu es loin d'être en position de faiblesse, tu sais ?


Un grand sourire plein de malice orne le visage de Ryby, insensible à sa propre attaque. Cette fois, c'est son bras droit qu'elle tend au loin, tandis que Revati se met à briller d'une aura bleutée.


- Et bien, nous allons changer cela ! Klony !


Une dizaine de clones parfaits apparaît autour d'elle et se jette à corps perdu sur le bouclier de Panna, qui ne peut plus compter sur ses plantes détruites pour la défendre. Ils sont l'un après l'autre violemment repoussés en arrière par une onde de choc, provoquée par un simple contact avec le bouclier. Mais ils reviennent à la charge, encore et encore, tambourinant plus fort encore que la pluie. Pluie qui s'est volatilisée lorsqu'ils ont pris vie. En effet, une Incarnation ne peut user que d'un pouvoir à la fois. Mais pour Panna, c'est un avantage.


- Neviditelnost ! s'écrie-t-elle après mûre réflexion.


Et la voilà disparue. Nul ne peut plus la voir : elle s'est rendue invisible. Bariera s'effondre tout d'un coup, donnant la possibilité aux clones de se jeter... dans le vide. Dès cet instant, Ryby se met à scruter les alentours avec attention. Pas seulement le sol, mais également les airs. Les clones courent dans tous les sens, cherchant désespérément leur proie.


Ils se retournent tous au cri soudain de l'originale, frappée dans le dos. Elle tombe par terre, secouée, et tourne la tête vers Panna qui a abandonné son invisibilité et sa lévitation, qui lui a permis de l'atteindre sans encombre et de lui porter un coup. C'est là la particularité de l'Incarnation de la Vierge : elle a la capacité d'utiliser deux pouvoirs différents à la fois.


- Allons, tu n'es pas en colère, là ! souffle Ryby en se relevant. Je t'ai dis que tout irait bien, ne retiens pas tes coups par peur de me blesser ! Tu veux trouver la force de pardonner à Kozoro, oui ou non ?


- Bien sûr que je le veux !


- Alors, frappe moi vraiment ! Que dirait Père s'il voyait un tel manque de volonté de ta part ? Il serait déçu, tu peux me...


Le coup est parti tout seul. Sans pouvoir terminer sa phrase, elle se retrouve avec un poing en plein milieu de son joli minois. Elle tombe à nouveau, cette fois dans un gémissement de douleur. Elle porte sa main à son visage, et l'horreur anime son regard lorsqu'elle constate qu'il est souillé de sang. Son nez et sa mâchoire la font atrocement souffrir, car c'est jusqu'à présent la seule douleur physique qu'elle ait connue.


- Père ne peut pas être déçu par moi ! s'insurge Panna, les poings toujours serrés. Il sait que je suis prête à tout pour lui !


Aurait-elle enfin touché la corde sensible ?


- À tout, sauf obéir à sa volonté, insiste Ryby.


- À tout, j'ai dis !


- Mais, que se passe-t-il donc ? Tu n'aimes pas entendre la vérité que tu prônes sans arrêt ?


- Cela n'a aucun rapport avec moi !


Le corps de Panna se convulse légèrement, et de nombreuses épines percent sa peau pour recouvrir une large partie de son corps. Le prochain coup de poing ne sera pas aussi plaisant que le précédent.


- Ce que tu peux être susceptible ! se moque Ryby d'un rire forcé. Même Père doit te trouver pathétique, à t'exaspérer de la moindre parole déplaisante.


- C'est faux ! proteste sa sœur en lui portant un autre coup.


Elle l'évite de justesse en reculant vivement tandis que ses clones rappliquent pour la défendre. L'un d'eux se jette sur Panna qui le frappe au ventre, ce qui a pour résultat de le transformer en flaque. L'Incarnation de la Vierge se retrouve aspergée d'eau bouillante, mais ne bronche pas pour autant. Son livre, lévitant au-dessus de sa tête depuis l'instant où elle s'est rendue de nouveau visible, brille d'une lueur rougeoyante.


- Père a toujours été fier de moi. Je suis la plus loyale de ses filles ! Il m'aime bien plus que n'importe lequel d'entre vous, car il sait qu'il pourra toujours compter sur moi ! Je ne te laisserai pas salir son nom par tes mensonges une seconde de plus !


- En quoi est-ce un mensonge ? Comment peux-tu en être aussi sûre ?


- Parce que je le sais ! La vérité, c'est moi qui la détiens ! Toi-même, tu sais que tes propos sont calomnieux. Je le vois à tes yeux, ma sœur : la bouche peut mentir, mais les yeux ne peuvent cacher la vérité ! Je sais que tu veux m'aider, mais il y a une limite à ne pas franchir !


- Et jusqu'où irais-tu si jamais je la franchissais ? lui demande Ryby sur un ton de défi.


- Il est déjà trop tard...


Celle que l'on surnomme Gardienne du Savoir fait honneur à sa réputation : sa susceptibilité est écorchée à vif, et sa réaction n’en est que plus véhémente. L'aura se dégageant de Syros s'intensifie à son paroxysme.


- Zemetreseni !


La terre se met à trembler avec force. Les Poissons ont bien du mal à tenir l'équilibre. Des fissures se créent tout le long du terrain, et tout d'un coup, le sol s'ouvre, emportant tout le monde dans une faille béante. Seule Panna, grâce à sa capacité de lévitation, ne chute pas avec les autres.


Cette fois, c'est avec peur que Ryby crie. Sa combativité s'est évanouie, ne laissant place qu'à une grande panique. Si elle continue de tomber, son atterrissage sera fatal. Dans la surprise, elle a lâché Revati et ne peut plus l'atteindre. Certains clones, plus légers que les autres, se disloquent en heurtant le fond de l'abîme. Reprenant ses esprits l'espace d'un instant, Ryby met en œuvre la seule possibilité qui lui reste :


- Piscium !


Comme si elles venaient d'elle, des tonnes et des tonnes d'eau fusent, se projetant dans tous les sens tels d'immenses bras. Les vagues gigantesques tournoient et se brisent sur les parois rocheuses. Elles déchaînent leur incommensurable furie, remplissant à grande vitesse le trou abyssal, anéantissant par leur force le reste des clones, retournant à l'état d'eau, et engloutissant Ryby en leur sein.


Panna atterrit doucement sur le rebord du gouffre. Les épines qui recouvraient son corps ont disparu, ne laissant pour seule preuve de leur existence que des trous dans sa robe. Son regard a abandonné toute colère, et c'est avec affolement qu'elle appelle sa sœur. La moitié de l'arène s'est effondrée à cause du séisme. Quelqu'un a forcément entendu. On va venir, et on verra ce qu'elle a provoqué. Cependant, ce n'était pas ce qu'elle voulait.


- Répond moi ! Je t'en prie, ma sœur ! Reviens ! Dis quelque chose !


Mais aucune réponse ne lui parvient des profondeurs. Elle voulait juste lui donner une bonne leçon ! Pas ça ! Elles savaient pourtant toutes les deux ce qu'un combat d'Opposés Astraux entraînerait. Se pourrait-il... qu'elle l'ait tuée ?


- Je ne voulais pas... Je suis désolée... murmure-t-elle en tombant à genoux au sol.


- J'avais dit : pas le visage !


- Comment ? dit-elle avec surprise en relevant la tête.


Un énorme tentacule bleu, puis deux émergent des ténèbres pour s'accrocher au rebord, et y hissent une Ryby bien vivante. Une fois sur terre, les tentacules rapetissent pour retrouver l'apparence de bras normaux.


- J'avais dit : pas le visage, répète Ryby malicieusement. C'est la définition même de la magnificence ! Que serais-je donc sans la beauté ? Que serait donc la beauté sans moi ?


Panna se relève, et du même air digne que s'efforce de prendre sa sœur titubante, elle s'approche d'elle. Aucune ne veut se montrer affaiblie face à l'autre, car ce n'était pas là le but de l'affrontement. Ce n'était pas un duel ordinaire. Ce n'était pas un duel tout court, c'était un exutoire. C'était la quintessence de la rancœur. Faiblir face à l'autre, c'est montrer que la rancœur peut gagner. Et ce n'est pas l'objectif.


- Je sais que Père t'aime, murmure l'Incarnation des Poissons, et qu'il est fier de toi. Il nous aime tous, c'est normal en tant que père.


- Mais autrefois, il préférait Kozoro... Et quand elle sera là, tout redeviendra comme avant, s'attriste la jeune blonde.


- Tu n'as pas à craindre cela. Rien ne sera jamais comme avant. Père n'aimait pas plus Kozoro qu'il ne t'aimait toi ou moi à cette époque. Il n'y a aucune compétition entre nous. Si tu as tant peur, c'est juste parce que tu l'aimes, et c'est le plus important. C'est le plus beau. Concentre toi là-dessus. Il faut laisser le passé derrière toi. Nous ferons tous en sorte que ce genre d'incident ne se reproduise plus jamais. Si tu restes bloquée par cette crainte, tu vivras consumée par le doute, et Père ne le voudrait pas. Il voudrait te voir libre de ces chaînes. C'est parce que Père est prêt à accorder son pardon que j'ai renoncé à ces chaînes et que je me suis préparée à accorder le mien. Fais de même, ou au moins essaye. C'est le seul moyen pour que nous soyons à nouveau une famille.


- Et si... ça recommence ?


Ryby soupire longuement avant de lui donner sa réponse :


- Alors, nous nous en occuperons.


Panna se détourne lentement d'elle, observant les dégâts alentours, perdue dans ses pensées. Pour une fois, on peut voir ce que ses yeux reflètent vraiment : un désir d'espoir.


- Si tu arrives, toi, à me sortir ce genre de discours après 60 ans de silence... Peut-être que moi, je pourrais... trouver cette force dont tu me parles si bien. La voie du pardon.


- C'est ce que Père souhaite pour chacun de nous, affirme Ryby d'un sourire sincère.


- Il existait d'autres manières de régler ce conflit.


Toutes deux lèvent la tête à cette voix masculine venant du ciel. En lévitation au-dessus du désastre, assis en tailleur, Vahy de la Balance les juge d'un air sévère :


- La violence était inutile, même pour un exutoire. En particulier une violence de ce genre. C'était d'une totale imprudence. Si je ne cautionne pas ce genre de comportement, vous ne le devriez pas non plus.


Pour toute réponse, Ryby lui tire la langue telle une enfant :


- Mêle toi donc de ce qui te regarde ! Pourquoi devrions-nous penser comme toi ? D'ailleurs, toi aussi, tu devrais commencer à te remettre en question !


- Venant d'un être aussi arrogant et infantile que toi, je n'ai pas à accorder d'importance à ce genre de paroles. Quant à toi, Panna, je ne t'imaginais pas tomber aussi bas. Quelle idée d'engager un combat d'Opposés Astraux, qui plus est ici, sur la terre de Père. Vous devriez avoir honte.


- Le calme dans ta voix n'est que tromperie, mon frère, rétorque Panna, tu es le seul arrogant ici.


- Je ne suis point arrogance, je suis justice. Vous êtes toutes deux fautives. Je ne fais que vous exposer mon point de vue, libre à vous d'en tirer une leçon. Vous devriez retourner à vos constellations avant que vous ne détruisiez celle-ci.


Il se « met debout », dans la mesure où l'on puisse le dire, et aussi calmement qu'il est venu, il s'en va, accompagnant les libres vents d'été. Ryby, les poings sur les hanches et le visage rouge pivoine, s'énerve :


- Ai-je rêvé, ou bien il nous a donné un ordre ? Pour qui se prend-t-il ?


- Vahy restera tel qu'il est, nous devons nous en contenter. Mais d'une certaine manière, il a raison, ma sœur. Déferler mes ressentiments ici n'était pas une bonne idée.


- Et alors ? L'important, c'est le résultat, non ? Crois moi, c'était la meilleure chose à faire. Je ferais mieux de retourner chez moi, de toute façon. Cette chaleur est en train de bouffir mon magnifique visage !


- Je confirme que la colère ne te siée guère. Ton narcissisme me dérange au plus haut point, mais je dois avouer que tu n'es pas sous ton plus beau jour.


- Tu as intérêt à ce que ce ne soit consigné nulle part ! Nulle part, tu m'entends ?


- N'aies crainte, rit Panna, le futur se souviendra de toi comme d'une éternelle Aphrodite.


- Je l'espère ! ne peut s'empêcher de lâcher Ryby en souriant.


Les deux sœurs quittent les lieux désolés et continuent leur chemin ensembles, jusqu'à ce qu'elles doivent se séparer pour se rendre chacune de leur côté au portail les menant à leurs constellations respectives ; non sans d'abord s'incliner l'une devant l'autre en signe de réconciliation.


Une fois à nouveau en paix, prélassée dans des eaux hivernales, seule, loin de tout regard et de toute oreille, Ryby, au visage rougi, mais non pas par la colère comme elle l'avait si bien fait croire, abandonne son sourire mielleux et sanglote de désespoir, comme elle le fait chaque jour depuis 500 ans, éternelle prisonnière de ses chaînes.
_________________




La lune nous émerveille et les étoiles nous inspirent,
La nuit nous berce de rêves utopiques,
Dans un monde où l’imagination est notre amie.


Dernière édition par Séraphya le Mer 27 Juin 2018, 15:50; édité 1 fois
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MessagePosté le: Mar 08 Mai 2018, 17:51    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 7

Tensions





Cela fait maintenant plusieurs heures que Kozoro marche aux côtés de Klade. Ils n’ont pris ni taxi, ni bus, ni train. Ils ne font qu’utiliser leurs jambes. La raison première est qu’aucun des deux n’apprécie les transports en communs. Tous ces gens, toute cette masse, cette sensation désagréable d’être piégé, épié, volontairement ou non ; tout ce bruit, tous ces regards, ces interrogations, ces jugements… Tous deux ont en commun un goût prononcé pour le calme et la tranquillité, par conséquent la solitude.


Tout ce monde autour d’eux ne les ferait que trop se sentir mal à l’aise, en particulier si tous les regards sont rivés sur l’étrange tenue de la Déesse. Elle refuse catégoriquement de se changer : elle est ce qu’elle est, elle l’assume ! D’autant plus que cette robe ne semble pas facile à enlever. Mais plus important encore, ce serait comme renier son identité. Rien ne pourrait justifier cela. Autant laisser les choses ainsi, peu importe ce que l’on pourrait en penser. La rue, la route, c’est toujours mieux qu’un train bondé. De tout façon, il est impossible de passer totalement inaperçu, de se rendre invisible au monde.


Les téléphones, les caméras, les satellites… Même si elle le voulait, elle ne pourrait échapper à aucun œil en cette ère. Elle commence à sérieusement regretter l’époque où la technologie la plus incroyable et futuriste se résumait à l’éclairage à la bougie. Là, au moins, elle pouvait être certaine de passer tranquillement devant une foule sans prendre le risque d’être immortalisée sur un écran et partagée dans le monde entier accompagnée d’un pitoyable #TropBizarre. En ce temps là, les gens savaient se taire et respecter son intimité. Mais elle ne peut pas vraiment leur en vouloir : plus personne ne sait aujourd’hui qui elle est et ce qu’elle représente. Personne, à part les Prêtres Serpentis.


Klade mène la marche, silencieux. Elle l’observe minutieusement, songeant à de multiples questions. Ils ont décidé de mettre leurs différends de côté pour le voyage, certes, mais cela ne veut pas dire qu’elle doit lui accorder sa totale confiance. Elle continue d’hésiter, de douter, et elle n’aime pas du tout ça. Elle aimerait pouvoir enfin trancher, se libérer du poids de la méfiance. Mais comment le pourrait-elle ? Il semble si sincère lorsqu’il affirme vouloir l’aider, qu’il se défend de lui avoir causé le moindre mal ; mais ses souvenirs ne la trompent pas.


Il avait arrêté de geindre. Il l’avait regardée droit dans les yeux. Il s’était levé, sa lance en main. Il s’était approché d’elle, lentement, tout en continuant de la fixer. Il ne semblait plus être le même. Mais cela n’avait plus d’importance. Elle avait reculé, terrifiée. Elle avait buté contre un arbre. Et cette horrible douleur l’avait transpercée de part en part. Il s’était reculé, toujours en la regardant. Il s’était assis à la même place, reprenant la même position. Et quelques secondes plus tard, sa mascarade avait pris place, comme si rien ne s’était passé. Comme s’il était devenu un autre homme.


C’est un détail auquel elle n’avait pas forcément prêté le plus d’attention, mais c’est paradoxalement la principale raison de sa méfiance. S’il avait assumé jusqu’au bout ses actes, elle aurait tout de suite pu trancher en sa défaveur. Mais ce n’est pas le cas. Maintenant, elle y réfléchit, ça lui revient peu à peu. Et plus elle y pense, plus elle se focalise sur ce détail. Elle ne connaît pas cet homme, c’est vrai, mais ce visage si sombre, si vide, ne pouvait être le sien. Il était trop différent de celui qu’il arborait juste avant. Pourtant, c’était bel et bien lui.


Il est difficile de se concentrer quand près de 2811 ans de souvenirs sont emmagasinés dans la tête. Kozoro pense pouvoir les contrôler, les organiser parfaitement, mais elle sait au fond que c’est impossible. Elle pourrait confondre un souvenir avec un autre, voire les mélanger. Elle pourrait en oublier au profit d’autres, elle pourrait même croire avoir vécu quelque chose alors que ce n’est pas le cas. Sauf qu’en ce cas précis, elle a une confiance totale en ses souvenirs. Ils sont trop récents pour avoir été altérés par sa renaissance.


Plus elle réfléchit, plus des détails, des bribes, des mots lui reviennent. Et tout à coup, elle se souvient : elle pourrait avoir raison, ou bien il pourrait dire la vérité, ou bien il pourrait s’agir d’autre chose. Une troisième version des faits, englobant à la fois l’une et l’autre. Le corps de Kozoro est pris d’un imprévisible frisson, comme pour lui montrer qu’elle est sur la bonne voie. Cela pourrait en effet répondre à toutes les questions, sans pour autant régler le problème de confiance. Mais au moins, la faute n’en reviendrait pas totalement au Prêtre. En vérité, elle a désormais pitié de lui. Bien sûr, pour rendre cette hypothèse valable, il lui faut une preuve. Et la seule manière de l’obtenir, c’est de parler au jeune homme.


- Vous semblez avoir bien récupéré des récents événements, commence-t-elle en prenant un air désintéressé.


- Je souffre encore de quelques engelures, mais ce n’est plus grand-chose maintenant.


- C’est une bonne chose. Peu d’humains s’en seraient sortis tout aussi bien que vous. Heureusement que vous portiez ce manteau et ces gants. Mais, dites moi, vous n’avez pas trop chaud ? Ce sont des vêtements d’hiver, et nous sommes en été ! Votre simple vue me donne des coups de chaleur…


Elle ne l’a pas dit volontairement, mais c’est la vérité. Comment peut-il supporter cette chaleur avec tout cet attirail ? Elle est déjà assez sensible aux températures estivales comme ça, et son compagnon de route risque bien de la tuer en lui inspirant cette affreuse sensation !


- Je… Je me suis habitué à les porter en toute saison. Ne vous en faites pas pour moi.


Pour une raison inconnue, le Prêtre ne semble visiblement pas disposé à réagir à ses plaintes, et le fait savoir plutôt maladroitement. Une habitude ? A d’autres ! Elle a connu des charlatans bien plus convaincants et qu’elle a démasqués sur le champ. Il lui cache la véritable raison de cet emmitouflement ? Fort bien. Il lui reste encore la manière forte.


- Veuillez les retirer. Je ne veux plus les voir sur votre dos. Vous n’allez quand même pas me faire croire que vous supportez la chaleur avec ça ? Allez ! ordonne-t-elle avec autorité.


Oui, la manière forte se résume pour elle aux mots. Mais les mots ont un grand pouvoir, bien trop souvent sous-estimé. Après avoir poussé un léger soupir, incapable de désobéir à un ordre divin, Klade s’exécute et déboutonne son long et épais manteau pour l’attacher à sa taille, révélant un corps entretenu. Son haut fait de cuir noir, épousant sa musculature légèrement dessinée, se couvre de résille grise autour du thorax et est rehaussé d’un col triangulaire blanc. Ses bras nus s’avèrent à la grande surprise de la Déesse être presque bleus, et ses mains sont couvertes de petites plaques rougeâtres.


- Vous ne mentiez pas tout à l’heure. Vous me semblez gelé malgré cette chaleur étouffante.


- Je ne voulais pas que vous voyiez ça, répond le jeune homme en détournant la tête.


- Pourquoi donc ? C’est mon œuvre, après tout. Je n’ai pas… à en avoir honte.


Son ton laisse suggérer le contraire. En vérité, elle n’aime pas la vue de « son œuvre » et commence à regretter d’avoir forcé le Prêtre Serpentis à enlever son manteau. Il est la preuve vivante qu’elle a fait du mal à un humain, elle qui se bat depuis toujours pour protéger cette espèce !


- Je suis désolée d’avoir réagi ainsi hier soir, murmure-t-elle avec
sincérité.


- Ce n’est pas grave, Ma Dame. Je vous assure, ça partira au bout d’un certain temps.


Un court silence s’installe entre eux. Ce n’est pas une nouveauté depuis qu’ils ont quitté la ville. Cela fait un bon moment qu’ils crapahutent sur une petite route secondaire longeant la forêt. Peu fréquentée, c’est la voie parfaite pour les mener à destination sans trop de difficultés. Kozoro ignore encore où elle est actuellement en train de se rendre et combien de temps cela prendra. Si elle veut savoir quelque chose, c’est maintenant qu’il faut poser la question. Mais par où commencer ? Il y a tant de choses qu’elle aimerait savoir, sans oublier sa propre investigation. Après tout, c’est la première fois qu’elle côtoie un représentant de la plus haute élite humaine.


- Père me parlait souvent des Prêtres Serpentis, commence-t-elle avec le premier souvenir qui lui passe par la tête. Il disait qu’ils restaient cloîtrés toute leur vie dans le temple où ils grandissaient. Que sortir des enceintes était interdit, sauf raisons maritales. Est-ce le cas ?


- Disons que c’est toujours en vigueur aujourd’hui, confirme-t-il.


- Dois-je comprendre que votre présence à mes côtés signifie vous êtes marié, ou en quête d’une épouse ?


Klade a bien failli s’arrêter brusquement à cette question. Fort heureusement, il s’en est empêché au dernier moment, sa seule réaction physique étant le rougissement progressif de ses joues ; si tant est qu’elles aient pu l’être davantage.


- Ai-je dit quelque chose d’inapproprié ?


- Non, non, en aucune façon. J’ai juste été surpris par cette question. Pour vous répondre, je ne le suis pas. A vrai dire, je n’ai jamais vraiment songé à ce genre de choses jusqu’à maintenant.


Et ça commence mal. Un Prêtre Serpentis en-dehors de son temple sans raison valable est considéré comme étant déviant. Et autrefois, les déviants étaient châtiés par leurs pairs pour ce genre de trahison. Cela peut sembler barbare, mais c’était le seul moyen de faire régner l’ordre et la discipline.


- Pourquoi être parti, alors ?


- Je sais ce que vous pensez de moi, je sens la méfiance dans votre voix, inutile de le dissimuler. Vous savez désormais que je suis un dissident et je suis au courant de ce que cela implique. Je pourrais essayer de me justifier en vous avouant que je ne me sentais pas totalement à ma place, que j’avais la sensation que quelque chose m’appelait à l’extérieur des murs et que j’ai fini par écouter mon instinct. Je n’ai pas pris cette décision à la légère, et j’en assume les conséquences.


- Je n’ai pas à vous juger, humain. Nous sommes tous soumis à notre instinct. Avez-vous au moins trouvé ce que vous cherchiez ?


- Oui, répond-t-il en la regardant dans les yeux, j’en suis certain.


- Ceci dit, je ne comprends pas, continue-t-elle en fuyant son regard. Pourquoi retourner en un lieu qui vous est désormais hostile ?


- Parce que je n’ai pas le choix, Ma Dame. Vous avez besoin d’y être conduite de toute urgence et je suis le seul à pouvoir vous y guider.


La jeune femme fronce les sourcils, peu convaincue par cette réponse :


- Et c’est tout ? Vous allez risquer votre vie juste pour ça ?


- Risquer ma vie pour vous est le plus grand honneur qu’il m’ait été fait.


Elle ralentit sa cadence, presque choquée :


- Votre vie a-t-elle donc si peu de valeur à vos yeux ?


- La vôtre a bien plus de valeur que la mienne, répond-t-il après un instant de silence.


- C’est faux. Nos vies valent tout autant l’une que l’autre. Vous l’avez dit vous-même, vous êtes le représentant d’une élite en voie d’extinction. Le rituel qui a lié les Prêtres Serpentis au Dieu du Serpentaire a été oublié même de nous ; nous ne pourrons pas le réitérer si les vôtres venaient à disparaître. Vous devez vivre !


Vient-elle réellement de dire vouloir sauver cet individu ? Alors qu’à l’instant précédent, son statut de dissident jouait en sa défaveur car susceptible d’être une preuve de l’hypothèse qui la taraude ? Kozoro se rappelle alors de ce que certains considéraient chez elle comme une faiblesse et qui a conduit à sa perte : elle savait déjà qu’elle aimait les humains, mais elle n’avait pas réalisé à quel point. Pour eux, elle pouvait mettre sa vie en péril, pour les meilleurs comme pour les pires et pour le meilleur comme pour le pire. Elle était capable de tout pour préserver la moindre vie. Et il semblerait qu’elle le soit toujours.


- De toute façon, j’ignore ce qui m’attend là-bas. Ceux qui m’ont précédé dans cette voie sont tous morts sans être revenus au temple. On pourrait tout aussi bien me châtier que m’épargner. Vous voir à mes côtés pourrait inciter à me juger avec clémence. Ou alors la nécessité, puisque nous ne sommes plus que sept.


Kozoro a bien failli s’arrêter brusquement à cette révélation. Fort heureusement, elle s’en est empêchée au dernier moment, sa seule réaction physique étant le palissement progressif de ses joues ; si tant est qu’elles aient pu l’être davantage.


- Sept ? Seulement sept ? A l’époque de Père, vous étiez une cinquantaine ! Vous m’aviez dit que votre situation avait dégénéré au fil du temps, pas qu’elle était aussi catastrophique !


Des flocons de neige se mettent à lentement tomber sur eux, pour s’étendre légèrement sur une petite zone.


- Je peux ressentir votre inquiétude à travers cette neige… murmure Klade avec fascination et tristesse à la fois.


- Est-ce si étonnant ? lui répond-t-elle avec franchise.


- Ce qui m’étonne, sans vouloir vous offenser, c’est qu’hier encore vous parliez du Seigneur Ophiuchus avec tant de hargne, et qu’aujourd’hui je perçois de l’affection dans votre voix lorsque vous le mentionnez.


Constatant qu’elle n’a aucunement l’intention de répondre, se murant dans le silence et détournant même son regard de lui, il accélère subitement le pas et vient se poster devant elle, la forçant à s’arrêter :


- Ma Dame, pardonnez ma vivacité mais je cherche à comprendre et ne veux pas perdre de temps. Hier, vous étiez en colère contre lui. Ce matin, c’est uniquement parce que je vous ai demandé s’il était digne de confiance que vous avez accepté de me laisser vous accompagner. Et maintenant, c’est avec douceur que vous prononcez son nom. Pourquoi une telle transition ?


- Je n’étais pas dans mon état normal ce soir là. Vous le savez tout aussi bien que moi.


- Je veux bien l’admettre. Mais les autres fois ? Vous me cachez quelque chose.


- Si vous voulez vraiment une réponse, attendez que je récupère l’un de mes pouvoirs. C’est notre accord, ne l’oubliez pas. Et choisissez vos questions avec grande attention. Après tout, vous ignorez le nombre de mes capacités. Moi, non.


Sur ces mots, elle reprend la marche, le regard fuyant.


- Je vous présente mes excuses, Ma Dame. Je ne voulais pas me disputer avec vous.


- Moi non plus, avoue Kozoro d’une voix adoucie après quelques instants. Oublions cela, et continuons notre route.


Elle se met à renifler et rire avec nervosité.


- Qu’y a-t-il ?


- Je voulais seulement connaître votre date de naissance. Mais je n’osais pas vous le demander directement, je préférais attendre de mieux vous cerner.


- Vraiment ? Vous n’avez pas à être gênée… Vous êtes ma Déesse, vous pouvez agir comme bon vous semble. Vous pouvez tout me demander.


- Très bien, puisque vous le dites… Quand êtes-vous né ?


Il lui répond alors : le 7 Décembre 2176. Les preuves s’accumulent. Il n’y a plus aucun doute à avoir désormais : c’est bel et bien ce qu’elle pensait. Il l’a effectivement attaquée cette nuit là, mais ce n’était pas « lui » à proprement parler. C’était un fait qui la fascinait lorsqu’elle vivait encore parmi les étoiles : le pacte qui coule dans les veines des Prêtres Serpentis les relient directement à Ophiuchus. Ils peuvent parfois entretenir des sortes de connections mentales. C’est un lien extrêmement fort entre l’Homme et le Dieu, bien qu’il n’en n’ait pas l’air, car il est en vérité imperceptible du premier côté. Aucun ne peut y échapper.


Cependant, même au sein des Prêtres Serpentis, il existe des exceptions, une « élite parmi l’élite », et pour une raison toute simple. Chaque être humain naît sous le regard d’une étoile, sous la juridiction d’une constellation. Une année est séparée en douze périodes bien distinctes correspondant à ces juridictions. Ainsi, chaque être humain est doté d’un signe du zodiaque. Mais il existe deux types d’astrologues, deux visions différentes du tableau zodiacal. Il y a ceux qui prônent la suprématie des douze signes que tous connaissent. Et il y a ceux qui prennent en compte un treizième. Tous deux ont tort. Ou du moins, tous deux ont presque raison.


Douze constellations illuminent la Terre, mais une treizième le fait également, dans l’ombre. Plus précisément, elle opère du 29 Novembre au 18 Décembre. Et si les natifs de cette période sont sous la juridiction de la constellation du Sagittaire, leur âme est en secret liée à la celle du Serpentaire. Par conséquent, un Prêtre Serpentis né durant cette période occulte possède, qu’il s’en rende compte ou non, un lien bien plus étroit avec son Dieu que les autres.


Que ce soit clair : jamais Ophiuchus ne s’est servi de ce pouvoir pour contrôler qui que ce soit. Cela n’a jamais été son but. C’est un don merveilleux, dont il usait pour guider ses fidèles dans leur vie, leur insuffler conseils et intuitions, et entretenir leur foi. Il lui permettait de se sentir proche des humains, et lui-même avouait hier encore comme il aimait cette douce sensation. Mais désormais, qui sait de quoi il est capable ? Il faut prendre en compte toutes les possibilités, et celle-ci est la plus probante.


- Il y a quelque chose que je dois vous dire, Prêtre. Je me trompe peut-être, mais dans le cas contraire, vous devez savoir.


Elle lui fait alors part de son hypothèse, sans oublier le moindre détail.


- Si ce que vous dites est vrai… Alors j’ai réellement attenté à votre vie… murmure Klade en regardant ses mains, qu’il imagine encore tâchées de sang.


- C’est la seule explication logique. Je lis la sincérité en vous, et mes souvenirs ne peuvent me tromper.


Le jeune homme secoue vivement la tête, ne pouvant imaginer ce qu’il vient d’entendre.


- Peut-être… Peut-être que le Seigneur Ophiuchus savait que ma lance vous ramènerait parmi les divins ? Qu’il n’avait d’autre choix que de recourir à cette méthode pour y parvenir ?


- Si cela avait été le cas, il aurait guidé d’autres Prêtres à ma recherche au cours des 500 dernières années. Vous n’êtes plus que sept aujourd’hui, ce qui signifie que cette lance n’a pas toujours été vôtre, aussi aurait-il pu user de ce stratagème bien plus tôt s’il avait vraiment voulu me voir revenir. Vous laisser croire le contraire ne serait que mensonge et tensions inutiles, pour vous comme pour moi. Je suis désolée.


- Pourquoi agir ainsi, alors ?


- Je l’ignore, en toute honnêteté.


- Et quel est le rapport avec ma lance ? Elle a toujours été des plus ordinaires jusqu’à présent.


- Pour cela, j’ai une théorie. Chaque Prêtre Serpentis est armé d’une lance nommée Helkath, c’est bien cela ?


En guise de confirmation, Klade hoche brièvement la tête.


- Si je me fie correctement à ce que Père me racontait, elles sont toutes identiques et pourvues d’un infime morceau de la véritable Helkath, celle qui fut créée par la première Incarnation du Serpentaire pour le premier Prêtre Serpentis, et imprégnée d’une partie du pouvoir de sa constellation. Je ne me trompe pas ?


Une fois de plus, il acquiesce à ses paroles, connaissant grâce aux anciens registres écrits par ses ancêtres les origines de la fameuse arme.


- Et lorsque les Prêtres Serpentis se sont faits plus nombreux pour former la toute première élite de l’Humanité, ajoute-t-il, la lance originelle fut fondue et mélangée aux métaux terriens pour que chaque Prêtre dispose de sa propre Helkath, ainsi l’équité entre eux était totale, et le processus continua au fur et à mesure que leurs rangs gonflèrent.


- Et chaque lance fabriquée par l’Homme sur une cendre de l’Helkath originelle jouit d’un minuscule fragment de ce pouvoir, pouvoir qui peut différer d’une lance à l’autre comme Père me le contait autrefois. Peut-être que la vôtre est faite pour briser des malédictions, ou du moins ce qui peut s’en rapprocher. Vous ne pensiez tout de même pas que le fait de l’invoquer et la faire disparaître selon votre désir était tout ce dont vous étiez capable ?


- A vrai dire, si… Mais pour ma défense, je me suis fait chasseur de primes, pas exorciste.


Il se détourne de la route et s’assied sur une grosse pierre en bordure.


- Je comprends maintenant votre constante méfiance à mon égard. Comment puis-je encore me faire confiance à moi-même ? Comment me rendre compte si j’agis par ma propre volonté ou par celle du Seigneur Ophiuchus ? Comment savoir si je suis sur le point de vous faire du mal ? Mon rôle est de vous servir, pas de vous tuer ! Et vous comptez toujours vous rendre parmi les miens ? C’est de la folie !


- Calmez-vous donc, l’enjoint-elle en s’asseyant à ses côtés, je n’ai aucunement peur de vous. Je n’aurais qu’à stopper votre corps dans le Temps et recommencer autant de fois qu’il le faudra jusqu’à ce que vous retrouviez vos esprits. De même que pour chacun des vôtres. Le temple des Prêtres Serpentis est une étape nécessaire, et ce ne sont pas sept hommes qui me feront m’incliner. Certes je suis encore en plein changement métabolique, aussi puis-je dire qu’il y a encore une part humaine en moi, et donc qu’une main humaine peut toujours causer ma perte. Mais Père ne désire point ma mort, alors ne vous inquiétez en rien à ce sujet.


- Comment pouvez-vous en être aussi sûre ?


- Je le sais, c’est tout, répond-t-elle à la va-vite en se relevant.


- Ma Dame, je ne suis pas un ignorant, continue-t-il en l’imitant, je vous ai demandé lorsque je vous ai proposé cet accord si votre Génération était en danger. Je sais pertinemment ce que cela signifie : que le Seigneur Ophiuchus a changé, et que son cœur altéré par le pouvoir est en train de faire chuter la barrière autour de l’Univers. Je dois savoir maintenant : est ce le cas, ou non ?


La Déesse s’arrête, la mâchoire serrée et les muscles tendus.


- Est-ce le cas ? Répondez moi, je vous en supplie ! Par pitié, éclaircissez ma situation. Dites moi si je représente réellement un potentiel danger pour vous et les vôtres par son intermédiaire ? S’il est devenu ce pourquoi nous autres, Prêtres Serpentis, existons ? S’il est…


- Oui !


Le cri du Capricorne résonne dans les vastes environs jusqu’aux cieux. Pendant un instant, les oiseaux cessent de chanter. Elle se tourne vers son compagnon, les joues mouillées par les larmes.


- Il n’y a aucun doute à ce sujet. Il a changé. Mais j’ignore comment c’est arrivé…


- Est-ce que c’est lui qui a causé votre perte il y a 500 ans ?


Elle acquiesce, les lèvres pincées, le regard planté dans le sien.


- Cela n’aurait pas dû arriver. Pas de cette manière. Il avait besoin de moi. Je devais vivre, au moins jusqu’à ce que je lui sois inutile. Quand il a posé ses yeux sur moi ce jour là… j’ai vu qu’il était différent, mais je ne comprenais pas… La veille au soir, nous parlions encore. Il était encore le père si doux que j’avais connu. Et le lendemain…


- Qu’est ce qu’il vous a fait ? murmure Klade, soucieux.


Elle inspire profondément et expire d’un souffle tremblant, chargé de tristesse.


- Nous devrions reprendre la route. Je ne veux pas en parler. Je vous prierais de ne plus me poser de questions à ce sujet.


- Entendu, Ma Dame… Je respecterai votre volonté.


Les heures passent, toutes dans le plus profond silence. Aucun des deux n’ose adresser la parole à l’autre, par crainte de provoquer un nouveau cataclysme. Pourtant, ils aimeraient discuter. Mais l’humeur n’y est définitivement pas. De temps en temps, Klade se retourne. Il ignore pourquoi, c’est idiot, mais il ne peut s’en empêcher, comme si son instinct voulait lui montrer quelque chose. Il finit par abandonner, convaincu qu’il devient paranoïaque suite aux révélations qui lui ont été faites.


Et si toute sa vie n’avait été que manipulation ? Après tout, pour quelle raison a-t-il quitté son temple ? Pour quelle raison était-il tant obsédé par cette jeune fille qu’il ne connaissait pas ? Il pensait agir sous le coup de l’instinct. Mais peut-être était-ce l’œuvre du Dieu auquel il est lié depuis sa naissance. A-t-il seulement déjà fait quoi que ce soit par lui-même, sans aucune influence extérieure ? Comme ces questions lui oppressent le crâne ! Il soupire en faisant de grands gestes des bras pour les chasser de son esprit.


Un petit bruit métallique attire soudain son attention : on dirait que quelque chose est tombé par terre. Il se retourne alors et analyse le sol du regard.


- Oh non !


Il se baisse vivement pour ramasser une montre à gousset, qui s’est cassée à cause de la chute.


- Qu’y a-t-il ? l’interroge Kozoro en se tournant vers lui.


- Ma montre à gousset. Elle est fichue, se lamente-t-il.


La Déesse observe la main tenant le bibelot avec curiosité :


- J’ignorais que l’on en portait encore à cette époque ?


- Elle n’est d’aucune utilité pour moi, mais elle a une grande valeur sentimentale. C’est ma mère qui me l’a offerte quand j’étais enfant.


Kozoro s’approche davantage pour admirer de plus près l’objet.


- Vous l’entreteniez avec soin, à ce que je vois, remarque-t-elle avec tendresse. Votre mère devait énormément compter pour vous.


- C’est le cas. Je n’ai plus eu le droit de la revoir lorsque j’ai commencé mon entraînement. Alors, avoir cette montre avec moi revient un peu à être à ses côtés.


A la demande de la jeune femme, il lui tend son bien, qu’elle prend avec délicatesse de ses longs doigts fins.


- L’amour est un noble sentiment. Si beau, si pur. Rien ne l’égale, murmure-t-elle avec douceur. J’aimerais pouvoir faire quelque chose, mais je crains d’en être incapable.


- Ce n’est rien. Ne vous en voulez pas. Je trouverai bien quelqu’un pour la faire réparer.


- Dites moi, pourquoi une montre à gousset ? N’est ce pas un peu vieillot pour cette évolution qu’est le 23ème siècle ? demande-t-elle avec amusement.


- Oh, ma mère a toujours aimé les choses un peu vieillottes. En particulier celles qui ont un rapport avec l’heure et le Temps. Un peu comme vous. Pour tout vous dire, elle vous admirait. Elle vous vénérait presque !


L’Incarnation du Capricorne tourne la tête vers lui avec stupéfaction :


- Vraiment ? Comment est-ce possible ? Je croyais que l’Humanité entière m’avait oubliée ?


- Mon père a eu la chance de tomber sur une femme disposée à croire en vous, il semblerait. D’aussi loin que je me souvienne, elle m’a toujours bercé de contes sur les étoiles et leurs Dieux. Elle me parlait sans arrêt de vous, au point que je me demande encore aujourd’hui d’où elle tenait tant d’informations ! Peut-être est-elle une sorte d’extralucide, de médium ? Je ne vois que ça comme explication : elle mentionne des faits à votre propos, qui ne figurent pas dans les registres que mes ancêtres ont écrit sur vous. Elle vous a dessinée à plusieurs reprises, trait pour trait, telle que je vous vois aujourd’hui. Et ce ton dans sa voix lorsqu’elle parlait de vous… Je l’ai toujours trouvé fascinant : c’était comme si elle vous connaissait.


Kozoro reste silencieuse un instant, songeuse, avant de rendre la montre à son propriétaire.


- Qui est votre mère ? demande-t-elle, intriguée.


Klade ne peut lui répondre, car sans prévenir, il s’effondre sur le sol, sombrant dans l’inconscience.


***


- A quoi jouais-tu donc ? Tu aurais pu la tuer !


- Bien sûr que non, je savais ce que je faisais. Tu me connais, voyons.


- Justement, je ne te connais que trop bien. Tu as pris un risque inconsidéré, et sans mon consentement. Tu aurais dû me consulter avant d’entreprendre une telle manœuvre !


- L’important, c’est qu’elle soit revenue, n’est ce pas ? C’est bien ce que tu voulais, Ophiuchus ?


Le Dieu du Serpentaire ne répond pas immédiatement. Depuis la réapparition de l’aura du Capricorne, son esprit s’obsède de questions.


- Pas avant d’être certains des chances. Je pensais avoir été clair à ce sujet. Y a-t-il seulement une probabilité que sa mémoire soit vierge ?


- Difficile à dire dans ce cas de figure, tu le sais tout autant que moi, répond la voix masculine sur son éternel ton suave.


- Ne fais plus rien sans mon commandement. M’as-tu bien compris ? La moindre erreur nous sera fatale. Et ça aussi, tu le sais tout autant que moi…


Des bruits de pas attirent soudain son attention. Comprenant que quelqu’un est sur le point d’arriver, il ordonne à son compagnon de se cacher. Il ne faut surtout pas qu’on le voie. Quelques instants plus tard, une femme aux cheveux de sang ouvre les portes de la salle du trône.


- Rakovina ? Je te croyais sur Terre, avec ta sœur ? s’étonne Ophiuchus.


- Je suis porteuse d’une mauvaise nouvelle, Père. Kozoro ne peut revenir parmi les étoiles pour le moment. Elle a perdu ses pouvoirs.


- Je comprends, répond-t-il en prenant un air inquiet. Si elle franchit le portail sans disposer de son plein potentiel, son corps ne supportera pas l’alchimie du voyage, et elle mourra de la même manière que n’importe quel être humain. De plus, la période dans laquelle elle s’est éveillée n’est pas la sienne, et plus le temps passera, plus la barrière s’affaiblira. Comme cela me désole ! Moi qui reste si impatient de la revoir…


- Vous n’êtes pas le seul. Mais il y a autre chose. Sa personnalité semblait presque inchangée. Je veux bien admettre que l’on puisse avoir des traits communs d’une vie à une autre, mais cette fois, c’est bien trop… proche. Et elle se souvient de choses dont elle ne devrait pas.


- Que veux-tu dire ?


- Elle s’est rappelée de ceci, prouve-t-elle en désignant la mèche de cheveux sur son bras, et elle a affirmé se souvenir de bien d’autres choses. Comment est-ce possible ? Vous-même affirmiez que c’était inconcevable !


- Je n’ai pas plus de réponses que toi, mon enfant. Ce que tu me dis là est extrêmement troublant. Mais j’imagine que tu n’es pas venue jusqu’ici uniquement pour me faire part de ces nouvelles ? Je le vois à ton regard.


- Non, en effet. Je voudrais obtenir de l’aide pour… optimiser le rétablissement de ma chère sœur.


- Je vois. Combien d’entre eux souhaites-tu emmener avec toi ?


- Pour le moment, un seul. Mais j’aurais peut-être besoin des autres ultérieurement.


- Dans ce cas, prends-les tous. Je leur accorde le droit passage. Fais tout ce qu’il te semble nécessaire. J’ai foi en ton jugement.


- Je vous remercie, Père.


La Déesse du Cancer quitte la salle, satisfaite d’avoir obtenu l’autorisation qu’elle souhaitait. De nouveau seul, Ophiuchus se lève de son trône et se dirige vers une fenêtre pour observer le ciel, l’air grave.


- Je crois que notre temps arrive bientôt à son terme. J’espérais que Kozoro ne soit plus qu’une coquille vide, ne demandant qu’à être guidée. Alors, j’aurais obtenu d’elle ce que je voulais. Si seulement elle ne s’était pas enfuie, si seulement elle n’avait pas eu l’idée de trouver la mort sur Terre, les choses auraient tourné comme nous le voulions il y a 500 ans.


- Mais les choses ne se déroulent jamais comme prévu, murmure la voix masculine en s’approchant de lui, nous le savons tous les deux. Elle reviendra, mais pas comme nous l’aurions souhaité. La guerre est inévitable. Nous devons seulement faire en sorte qu’elle ne la remporte pas. Ou du moins, retarder son éventuelle victoire.


- Et comment ?


- De la même manière que nous avons procédé il y a 500 ans : en retournant tous les autres contre elle. Personne ne doit la croire innocente. Tous doivent te suivre aveuglément. Après tout, tu es leur père adoré, comment pourraient-ils t’abandonner aux terribles machinations d’une sœur à nouveau corrompue par l’Humanité ?


- Je suis las de cette comédie. Quand arrêterons-nous ?


- Quand il sera temps, mon cher ami.


- Je continue de soupçonner que Kozoro n’a pu s’évader seule. Quelqu’un l’a aidée à s’enfuir, j’en suis certain, et aujourd’hui encore, je ne peux déterminer qui. Je pensais que qui qu’elle soit, cette personne finirait par se trahir. Mais elle ne l’a pas fait. Ou ELLES ne l’ont pas fait. Qui est-ce ? Beran ? Vahy ? Panna ? Sterel ? Je pourrais soupçonner des innocents et écarter des coupables. Comment savoir ?


- Arrête de te poser cette question. Nous ne le saurons peut-être jamais, et quelle importance ? Si Kozoro a vraiment un allié parmi tes enfants, il ne prendra pas le risque de se faire démasquer. Pas tant qu’elle ne sera pas revenue.


- Mais combien ? Combien puis-je encore manipuler ? Combien devront disparaître pour que ma volonté soit totale ?


- Patience, mon ami, patience. Souviens toi qu’il fut un temps où tu te trouvais dans la situation de ta fille. Tu sais maintenant ce qui va arriver. Elle sera là, un jour ou l’autre. En attendant, préparons sa venue. Continue de bercer ces pauvres âmes de cette admirable illusion paternelle. Alimente leur désir de pardon, pour mieux t’en jouer le jour où le besoin s’en fera ressentir. Ce jour arrivera, bien plus vite que nous ne le pensions, et il ne tient qu’à nous de faire en sorte que cela tourne en notre faveur.


- Fort bien… Quant à toi, je veux que tu entres dans la tête de ce Prêtre Serpentis dont tu m’as parlé. Il semblerait qu’il soit en cette ère le seul à pouvoir être en communion avec moi. Il est donc mon seul espoir de localiser le temple où se cachent les derniers de son espèce.


- Te faire enlever de ta mémoire l’emplacement des potentiels refuges des Prêtres Serpentis dès ta prise de pouvoir était une excellente idée… dans la mesure où elle te permettait de lutter contre moi. Aujourd’hui, c’est un obstacle pour la réussite de notre plan.


- C’est pourquoi je veux que tu t’infiltres dans son esprit. Que tu voies à travers ses yeux. Je ne peux le faire en toute tranquillité, contrairement à toi.


- J’ai déjà essayé. Mais je crains que cela ne s’avère être plus difficile que prévu…


- Pourquoi donc ?


- Je crois qu’il est mort.[/i]
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Dernière édition par Séraphya le Mer 27 Juin 2018, 16:12; édité 1 fois
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MessagePosté le: Mer 09 Mai 2018, 16:04    Sujet du message: Répondre en citant

Tu te débrouilles bien tu à songé à faire éditer un de tes romans ?
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MessagePosté le: Mer 09 Mai 2018, 18:10    Sujet du message: Répondre en citant

Quand j'en aurais fini un, j'y songerai ^^
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MessagePosté le: Mar 10 Juil 2018, 16:41    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre VIII

Rose des glaces





Un froid glacial parcoure soudain son échine, hérissant chaque poil de sa douce peau pâle. Elle ferme les yeux un instant, puis les rouvre après avoir pris une longue et profonde inspiration. Elle est prête. Son visage se pare d’un air détendu et désintéressé tandis qu’elle achève de se préparer mentalement à ce qui va suivre pour la troisième fois de la journée.


- Je suis heureux de voir que tu es encore là, Styr, lance avec douceur une voix masculine légèrement grave.


- Je profite un instant de plus de cette chaleur avant de retourner chez moi, répond la Déesse du Scorpion. Que vas-tu me dire cette fois-ci, Vodnar ?


L’homme aux hanches vêtues d’une épaisse cape d’hiver fait d’un pas déterminé le tour du rocher sur lequel la jeune femme se reposait, surplombant l’immense vallée boisée de la constellation du Serpentaire. Ses yeux d’un doux bleu marine se posent sur les lèvres pulpeuses et rosées de celle dont il va une fois de plus tenter de ravir le cœur.


- Que pourrais-je te dire de plus qui puisse te convaincre ? Excepté, que je regrette sincèrement de ne pouvoir toucher ces magnifiques joues qui sont les tiennes.


Il lève son bras lourdement ganté et approche ses doigts de la divine peau avant de se raviser, plus par habitude que par réprimande. Ses longs cheveux d’un vert tendre, parsemés de pointes et d’épis, flottent dans le vent chaud en y portant une légère odeur de pin. Et bien qu’elle semble apprécier cette senteur, Styr n’est pas du genre à se laisser attendrir si facilement.


- Pourquoi n’abandonnes-tu pas, ne serait-ce que pour aujourd’hui ? Tu sais déjà ce que je vais te répondre : la même chose qu’à tes deux premières tentatives, ainsi que toutes les précédentes. Je n’ai nul besoin, ni nulle envie d’une telle attention. Pourquoi donc t’acharner ?


A la neutralité sans équivoque du ton employé, Vodnar ne peut que sourire d’un air séducteur.


- M’est-il nécessaire d’avoir une raison pour te glorifier, mon aimée ?


Il s’agenouille cette fois devant elle, l’une de ses mains dissimulées derrière son dos, et lorsqu’il la tend vers sa sœur, il y est tenue une rose brillant comme du cristal, faite de la glace la plus pure.


- Accepte la au moins en gage de ce lien qui nous unit, quel qu’il soit à tes yeux.


La Déesse du Scorpion lève les yeux au ciel, inspirant profondément. Une de plus, une de moins, qu’est ce que cela changera ? De toute façon, ce n’est pas pour lui qu’elle le fait, mais pour le plaisir d’avoir quelque chose à admirer dans l’enceinte de son domaine. Il n’y a pas grand-chose à voir dans un monde uniquement fait de sable. Une parcelle entière est dédiée à ce jardin de roses des glaces, qui ont pour avantage de ne jamais fondre. Il faut dire que le Dieu du Verseau aime à immortaliser ses œuvres, en particulier lorsqu’il lui en fait présent.


- Fort bien, se décide-t-elle en attrapant délicatement la rose des trois doigts nus de sa main droite, les autres étant recouverts par l’alliage d’argent de ses gantelets. Maintenant, relève toi et va t-en avant que je ne change d’avis.


Le jeune homme s’exécute, et ainsi se termine l’entrevue tant escomptée et tant redoutée à la fois. Il n’est ni satisfait, ni déçu, ni surpris. Ce n’est pas qu’il espère, ni qu’il a perdu espoir. C’est simplement une habitude. Son quotidien. N’importe qui dirait « j’ai arrêté de compter » face au nombre de râteaux encaissés. Lui, il compte encore, et n’oublie pas. A 819 ans, ses tentatives s’élèvent à 911 789, précisément. Mais il n’arrêtera pas, au grand jamais.


Comment ne pas résister à ces prunelles d’améthyste ? A cette allure, cette prestance ? Cette grâce du geste, cette noblesse du regard ? A l’instant même de sa naissance, à l’instant même où ses yeux se sont posés sur cette femme, il l’a aimée. Ses premiers mots furent « je t’aime », et ils lui étaient destinés. Elle avait été fortement surprise, et sur le moment, elle n’avait pas su quoi lui répondre. Mais elle s’est très vite rattrapée par la suite : tout en elle ne dégageait qu’indifférence à son égard. Toutefois, jamais aucune de ses réponses n’a fait état d’un « non » catégorique. Elles restent vagues, parfois même se détournent de la conversation d’origine, aujourd’hui encore. Ou bien, il ne veut pas l’entendre. C’est tout à fait possible.


Mais il ne pourrait agir autrement. Chaque rencontre avec elle est pour lui une bouffée d’oxygène, peu importe l’issue. Lorsqu’il la quittera, il sait qu’il sombrera à nouveau dans ses inévitables ténèbres, et bien qu’il n’en donne pas l’impression, il déteste ça. Tout du moins, c’était autrefois le cas. Il ne saurait dire quel est son sentiment à ce sujet aujourd’hui. Il ne veut pas imaginer qu’il s’y est habitué. C’est hors de question ! L’habitude n’est que la première étape, et c’est pour l’éviter qu’il continue ces incessantes avances.


Il peut lui arriver de rester seul des jours entiers, cloîtré dans un coin de sa constellation, muré dans le plus grand silence. Cela ne se voit peut-être pas en cette situation, mais il n’aime guère la compagnie. Non pas qu’il déteste les gens. Calme et isolation sont simplement ses mots d’ordre, et se trouver en public, comme lors de l’assemblée de cette matinée, le met très mal à l’aise. C’est, d’une manière générale, un sentiment commun, pour ne pas dire presque propre, aux signes d’hiver. Même Ryby des Poissons, si extravagante et mondaine, ne peut le nier.


Un frisson indélébile s’empare soudainement du coeur de Vodnar. Qu’il peut haïr cette sensation ! Pourtant, il sait que dans quelques instants, il s’en accommodera, et n’y prêtera plus aucune attention jusqu’à ce que ça empire. Il ne peut même plus dire que ça lui fait peur. C’est une émotion qui a été depuis longtemps déjà effacée de son être. En vérité, il s’en fiche. Il n’y en a qu’une seule qu’il désire sauver, et jusqu’à présent, ça a plutôt bien marché. Mais c’est difficile. Il aurait abandonné depuis longtemps s’il n’avait pas le bonheur de se trouver en la présence de son sublime Scorpion. Et même face à elle, il doit lutter en permanence. Chacun de ses regards, chacun de ses mots, qu’ils soient ou non pourvus d’indifférence, sont pour lui un ancrage.


- As-tu au moins été heureuse de me voir ?


Styr lève à nouveau les yeux vers lui, cette fois par surprise. Ce n’est pas une question qu’il lui pose très souvent. Elle remarque alors l’inexpressivité de son visage, nuancée uniquement d’une très légère micro expression de tristesse. Lui-même ne doit probablement pas s’en rendre compte. La Déesse ne le montre pas, mais cela la peine grandement. Elle ne peut imaginer ce qu’il doit vivre au quotidien. Elle sait parfaitement ce qu’elle représente à ses yeux, et c’est pour elle un fardeau. Ce n’est pas que ça l’ennuie... Mais elle aurait préféré ne pas être la seule à en avoir la responsabilité, d’autant plus qu’elle est âgée de 842 ans.


Décédée plus tôt que les autres lors de sa première vie, elle a vécu en décalage d’eux, témoignant ainsi de leurs derniers jours et de leur changement de personnalité. Ce sont des événements assez perturbants, même pour elle. Connaître des frères et des soeurs d’une certaine manière durant des siècles, pour les voir mourir et les retrouver un an plus tard complètement différents, procure à chaque fois questions et mal être. Que doit-il donc en être pour Ophiuchus, qui y assiste à chaque fois que l’un de ses enfants trépasse et ne peut en être soulagé par l’oubli ? Si elle n’était pas morte précocement durant sa première vie, elle n’aurait jamais eu à vivre ça aujourd’hui.


Presque toutes les Incarnations ont aujourd’hui 820 ans, ou sont sur le point de les avoir. Plus personne autour d’elle n’y prête attention, mais pour Styr, son âge fait partie du fardeau qu’elle porte : sa troisième et actuelle vie a commencé bien avant les autres, de ce fait elle se terminera bien avant les autres également. Elle se rappelle donc de ce qui est arrivé à Vodnar durant sa précédente existence, et lorsqu’il perdra celle qu’il aime... Il risque bien de finir de la même manière, le pire étant qu’elle ne s’en souciera probablement plus, ou plus autant que maintenant ; et c’est ce qui l’effraye le plus.


Ces terribles souvenirs du passé lui glacent le sang : il ne méritait pas de subir ça à l’époque, il ne le mérite pas non plus aujourd’hui. Peut-être trouvera-t-on entre-temps un moyen de l’en délivrer, mais Styr en doute fortement. Et le voir ainsi, un coup si vivant, un coup incapable de la moindre émotivité, lui rappelle à quel point l’équilibre, qu’elle est seule à détenir, est fragile, et qu’elle se doit de le rétablir dès qu’elle le peut.


- Bien sûr que oui, répond-t-elle alors, pourquoi donc te poser une telle question ? Sache que je n’ai jamais été mécontente de ta visite, quoi que tu puisses en penser.


Est-ce uniquement dû à ses mots, ou parce que son ton était moins neutre qu’à l’accoutumée, qu’un immense sourire mêlant joie et soulagement est apparu sur le visage du Dieu craintif ? Elle le laisse se rapprocher d’elle et lui retirer son gantelet pour lui baiser la main avec douceur, et peut lire dans son regard tout l’amour du monde. C’est presque comme si l’on pouvait y voir les vibrations des battements effrénés de son cœur.


- J’espère sincèrement que ce que tu me dis est vrai, murmure-t-il avec affection. Je vais te laisser, puisque tel est ton désir.


Il renfile tout aussi affectueusement la fine main dans son gantelet d’argent, le remettant soigneusement en place, et laisse lentement glisser ses doigts sur les siens jusqu’à ce qu’ils soient totalement séparés l’un de l’autre. A ce moment là, il aurait voulu se déganter lui aussi, jouir de cette sensation de peau contre peau dont il a toujours rêvé... Mais il sait qu’il n’aura jamais droit à cela. Alors, même si ce n’est pas vraiment une sensation similaire, il profite avec délectation de chaque contact avec cette femme dont il est conscient qu’il n’obtiendra probablement jamais l’amour.


Comme il jalouse – quand il le peut – les hommes qui l’entourent ! Ils peuvent la toucher et l’aimer pleinement, contrairement à lui. Mais elle semble heureuse ainsi, et malgré l’envie qui le ronge parfois et tout le mal que cette simple pensée peut lui faire, il estime qu’il est mieux pour elle qu’elle ne lui rende jamais son affection. Oui, c’est paradoxal. Oui, il ne vit que pour la séduire. Lui-même ne saurait l’expliquer. Mais n’est ce pas ainsi que l’amour fonctionne ?


Sur ce, il tourne les talons et s’éloigne d’elle, sentant peser sur lui son doux regard jusqu’à ce qu’il soit hors de son champ de vision. Il continue son chemin seul jusqu’à atteindre le portail de la constellation du Verseau et le traverser sans s’arrêter. Un monde fait de neige et de glace, à l’horizon peint de chaînes de montagnes blanches et brillantes, apparaît alors autour de lui. De majestueuses cascades entourent la plateforme de glace où est situé le portail dont il vient de sortir, et l’air apporte son bienvenu souffle gelé.


Sans perdre un instant de plus, il quitte la plateforme et descend les marches menant aux architectures d’allure monastiques au sein desquelles il s’est installé pour quelques temps. En digne maître des lieux, il se dirige exactement là où il le souhaite, ignorant les quelques personnes venues le saluer. Elles ne s’en offusquent pas, habituées depuis plus de huit siècles à l’attitude changeante de leur Dieu. Elles sont tout de même ravies de constater à ses joues encore teintées de rouge qu’il fut heureux aujourd’hui. Cela n’arrive pas souvent.


Vodnar s’enferme dans une antichambre faiblement éclairée par la clarté de l’extérieur. Son visage est fermé, vide de toute émotion. Tandis qu’il fait le tour de la pièce, il retire avec délicatesse ses lourds gantelets de fer finement décorés, et les pose sur un banc de marbre blanc. Il agite lentement ses doigts à l’air libre, la température de la pièce faiblissant subitement à leur délivrance.


Il remonte ses longues manches noires, dévoilant des bras jonchés de veines si claires qu’elles en paraissent blanches, presque gelées, dont l’éclat s’intensifie au fur et à mesure qu’elles approchent des mains, et atteint son paroxysme à la naissance des ongles. Des ongles épais, d’apparence grossière, montés en griffes... et totalement faits de glace.


Il continue sa marche, tournant en rond encore et encore, tendant le bras vers un mur et le frôlant de ses ongles, y laissant une fine traînée de glace étincelante. Ses yeux, désormais d’un bleu cristallin, ne dégagent plus le moindre signe d’un quelconque sentiment, tandis que de ses lèvres s’échappe un souffle glacial. Un souffle venu tout droit du coeur ; un coeur maudit, condamné à geler inexorablement. Un jour, il sera incapable de ressentir quoi que ce soit. Mais à l’instant présent, il s’en fiche : il ne ressent déjà plus rien.


***


Styr se lève de son rocher : il est temps pour elle de partir. Elle est la dernière enfant d’Ophiuchus encore présente au sein de la constellation du Serpentaire, il n’y a plus rien à y faire pour aujourd’hui. Elle trouve rapidement le chemin de son portail et se presse de le franchir, passant d’un jardin boisé à un damier de pierre antique au beau milieu d’un désert. Plusieurs petits chemins pavés y trouvent leur origine, caressés par le sable chaud.


Elle en emprunte un en particulier et le suit jusqu’à arriver à un champ magnifique ; un éclat bleuté au milieu de l’ocre. Un million de roses de glace, brillant éternellement sous les lumières du soleil et de la lune. Le bruit de ses talons aiguilles tapant fermement sur les pavés fait vibrer les roses, comme si elles étaient douées d’une conscience propre et connaissaient l’identité de leur visiteuse. Elle plante délicatement la nouvelle parmi ses consoeurs, et reste un instant admirer ce splendide paysage avant de rebrousser chemin.


Tandis qu’elle retourne au damier central, elle aperçoit au bout de l’allée un homme qui semble l’attendre. Son étrange tunique fendue, parée des couleurs de la maîtresse des lieux à savoir le blanc, le bordeaux et l’argent, épouse sa musculature saillante et soignée. Ses cheveux, d’un cyan aussi doux que celui de la Déesse, sont parsemés de tresses caressant ses épaules. Son visage, aux traits surprenamment angéliques, reflète la dévotion, et ses yeux, aux sombres couleurs de la nuit, l’humilité. Une fois la jeune femme arrivée à sa hauteur, il s’agenouille respectueusement devant elle, le poing sur le cœur.


- Bon retour, Dame Styr.


Esquissant un sourire, elle pose également un genou à terre, et de son index nu effleure la mâchoire de son serviteur.


- Nul besoin de ces formalités, Trestan, tu le sais bien.


- Oui, sans doute. Cependant…


- Qu’y a-t-il ?


- Il serait temps de commencer à… adoucir nos relations. Pour que le jour où le moment fatidique arrivera…


- Oh, je comprends, maintenant. Tu penses encore à cela. Tu veux éviter une trop grande souffrance le moment venu. Mais nous avons encore tout le temps qu’il faut. Le jour de ma renaissance est encore loin.


- Je le sais, mais je… nous ne voulons pas vous embarrasser lorsque vous reviendrez différente une fois de plus. Qui sait comment vous serez alors ? Comment vous nous considérerez ?


L’Incarnation du Scorpion se relève, enjoignant son compagnon à faire de même, et pose sa main gauche sur sa joue.


- Je sais que cette situation n’est pas des plus évidentes. Nous savions tous à quoi nous attendre. C’est plutôt moi qui devrais m’excuser de vous mettre ainsi dans l’embarras.


- Vous n’avez pas à le faire, Ma Dame, répond Trestan en répliquant son geste. C’est juste que plus cette date fatidique approche, plus nous craignons de vous perdre. Nous savons bien que c’est inévitable, et que toute chose a une fin. Mais nous voulons… je veux que vous sachiez que mon affection pour vous est réelle, et que je vous servirais pour l’éternité, quoi qu’il arrive.


Le regard de Styr s’attendrit à ces mots, qu’elle sait on ne peut plus sincères. Elle était encore toute jeune lorsqu’elle s’est mise à fréquenter ses serviteurs. Apparemment, elle n’avait jamais tenté telle approche avant cette vie. Elle se demande encore pourquoi, car leur présence à ses côtés l’a toujours relaxée. Elle n’est pas une grande séductrice, mais la compagnie des hommes est une chose qu’elle apprécie grandement. Ils l’aident à s’évader de ses craintes et de ses responsabilités, si l’on puit dire. Elle est Déesse, mais elle est avant tout femme, et peu en vérité arrivent à le concevoir.


Elle voudrait se dire qu’elle n’oubliera jamais ces moments, mais elle sait pertinemment que c’est faux. Elle aimerait rester ainsi pour toujours, mais c’est impossible. Cela l’attriste, mais c’est le prix à payer pour le salut de l’Univers. Qui est-elle pour espérer outrepasser ses lois ? Si les choses avaient été différentes, cette conversation n’aurait pas lieu d’être. Mais c’est précisément ce qui la rend si précieuse, de même que tous ces instants passés et à venir. Telle est l’existence d’une Incarnation.


- Il nous reste encore de longues années devant nous, reprend Styr avec douceur. Nous aurons tout le temps de nous préparer à ce jour funeste. Essayons au moins de profiter encore un peu de ce qu’il nous reste.


- A vos ordres, Ma Dame, sourit l’homme en la soulevant pour la porter dans ses bras.


Il la conduit chevaleresquement jusqu’à une immense oasis, splendide de verdure et de couleurs si belles qu’elles en semblent irréelles. C’est là que se trouve la propriété principale de Styr. Elle aime à changer de résidence de temps à autre, comme à peu près la moitié des Incarnations. Il faut dire qu’en 1000 ans, on a tôt fait de s’ennuyer. On peut trouver refuge dans la création, l’amour, le nomadisme, ou tous à la fois.


Cette oasis est actuellement sa préférée, car il y a été construit quatre immenses statues, taillées dans la roche antique. Chaque statue est la représentation parfaite d’une Incarnation du Scorpion. Car Styr n’est pas la première à avoir foulé ce sol. Avant elle, trois générations d’Incarnations se sont succédées. 3 femmes ont tour à tour porté le fabuleux pouvoir de la huitième constellation du zodiaque. Mais elles ont toutes fini par disparaître, passant le flambeau à la Génération suivante.


Cela fait quelques siècles qu’elle se demande comment cela a pu arriver, mais elle ne peut se résoudre à poser la question à son père. Certaines choses se doivent d’être ignorées. En vérité, tout ce qui lui importe, c’est l’instant présent, et les bras à la fois si forts et tendres de son fidèle Trestan.


- Est-il vrai que Dame Kozoro est de retour ?


- Oui. Je me demande comment une telle chose est possible, mais j’ai désormais si hâte de la revoir ! Ma chère sœur… C’est un véritable miracle. La barrière sera bientôt à nouveau en harmonie, de même que nous tous.


- J’imagine que vous parlez en particulier du Seigneur Beran. Comment se porte-t-il depuis cette nouvelle ?


- Mon pauvre frère me semblait si dépressif jusqu’à aujourd’hui. Je pouvais même sentir que sa force faiblissait. L’amour est un sentiment très puissant, mais à double tranchant... Je ne peux qu’espérer qu’il trouvera enfin la paix lorsque Kozoro reviendra parmi nous. Tout comme je le souhaite pour vous lorsque mon heure viendra.


- Nous vous obéirons, Dame Styr. Soyez en certaine. Que pensez-vous, ceci dit, de la réaction du Seigneur Vodnar ? De la manière dont il le gèrerait ?


- Ne parlons pas de lui, le coupe-t-elle brusquement, mon esprit s’est bien assez encombré de ces songes ci pour aujourd’hui.


- Peut-être qu’un bain de sable saurait vous détendre ? reprend-t-il avec un sourire.


Elle s’adoucit aussitôt à la proposition. Belle stratégie. Elle pourrait même dire, gagnante. Répondant aux appels de ses regards évocateurs, elle le prie alors de l’y emmener. En ce jour, elle ne veut penser à rien d’autre qu’à lui. Elle veut débarrasser son corps de cette subtile caresse glacée aux envoûtantes senteurs de pin qui le tenaille et le plonge dans la plus irrésistible des torpeurs. Elle veut oublier cette rose aux éclats divins et ses milliers de compagnes qui imprègnent ses terres de leur gloire.
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