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[Mon roman] Incarnations

 
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Séraphya
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 12:36    Sujet du message: [Mon roman] Incarnations Répondre en citant

Prologue





L'homme tombe à genoux sur le sol froid. L'attaque l'a épuisé au point qu'il ne parvient plus à tenir sur ses jambes. Ses longs cheveux verdâtres couverts par la crasse collent à son visage parsemé de coupures et de bleus. Sa poitrine le brûle tandis qu'il tente de reprendre son souffle entrecoupé de saccades et de quintes de toux. Son regard se pose alors sur le nuage de poussière droit devant lui, causé par un long et éreintant combat. Lorsqu'il retombera, il pourra constater si, oui ou non, il a réussi. Il ne peut qu'avoir réussi. Il DOIT avoir réussi. Des bruits de pas parviennent à son oreille, mais il est trop concentré sur ce qu'il voit, ou plutôt, ce qu'il ne voit pas, pour y prêter attention. Un homme nu-pieds le dépasse doucement et s'arrête devant lui quelques mètres plus loin. Ses cheveux brillant comme l'argent sont si longs qu'ils touchent presque le sol. Le haut de son crâne est paré d'une teinte légèrement vive de rouge, ce qui laisse suggérer qu'il n'a pas non plus été épargné. Mais, tout comme lui, il semble prêt à ne pas quitter le nuage des yeux. Tous deux ont les poings serrés, tremblant légèrement d'appréhension. Ils ont donné tout ce qu'ils avaient dans cette attaque. Si même avec ça, ils ont échoué... ils ne pourront plus très longtemps se lamenter d'être les derniers survivants de cette horrible guerre. L'homme à terre ne s'accorde même pas le droit de s'entendre respirer, ni de loucher en direction de son aîné.

- Croyez-vous que ce soit enfin terminé, Seigneur Vaaka ? ose-t-il à peine murmurer.
- Je l'espère, répond tardivement ce dernier, je ne distingue plus son aura. Mais c'est peut-être un autre de ses pièges. Restez sur vos gardes, Prêtre. Nous allons en avoir le cœur net.

Vaaka s'avance lentement en direction du nuage commençant à se disperser. Ses pieds touchent le sol avec délicatesse et légèreté, avant de le quitter. Il s'élève dans les airs, et continue son chemin en lévitant. Comme à son habitude, il préfère se rendre compte des choses en hauteur. Son regard, qu'il veut impassible pour sauver les apparences devant son serviteur, laisse cependant échapper quelques lueurs d'inquiétude. Trop de vies, trop d'êtres qui lui étaient chers ont été sacrifiés pour arriver à ce moment. Ce moment où ils sauveraient l'Univers. Ils n'ont pas le droit d'échouer. Pas après tout ce qu'ils ont enduré.

- Je vois quelque chose...

Le Prêtre se relève à sa voix et retient son souffle, le cœur battant à tout rompre, observant le corps inanimé, tuméfié de l'homme allongé au sol. Son kimono rouge et noir déchiré est couvert de sang. Il ne semble plus respirer. Ses yeux sont fermés, et son visage semble être en paix. Ils ont réussi. Ils ont gagné. Après quelques instants d'hésitation, Vaaka se pose finalement à terre et s'agenouille près de lui. Il prend sa main d'un geste affectueux et la serre fort tandis que ses joues se couvrent de larmes :

- Pardonnez-moi, Père. Pardonnez mon impuissance à vous libérer de ce fardeau plus tôt. Mais je sais que vous auriez été fier de moi. De nous tous. Vous pouvez retourner aux étoiles en paix. Votre travail est désormais achevé. C'est à nous de prendre la relève.

Il dépose la main de son père sur son cœur et se relève doucement, inspirant profondément tandis qu'il se tourne vers le Prêtre :

- C'est terminé. Mon père n'est plus. Notre Génération n'est plus. Il est temps de passer à la dernière étape.

Le cœur de l'homme se serre à ces mots. Il savait que ce moment finirait par arriver. Il avait essayé de s'y préparer mentalement, mais le vivre en personne est une chose bien différente... et bien plus difficile.

- Êtes-vous vraiment sûr que ce soit nécessaire, Seigneur Vaaka ? Devons-nous vraiment en arriver là ?
- Vous savez que c'est la seule chose à faire. Maintenant que Père s'est éteint, la barrière est en danger. Si nous n'agissons pas vite, elle cèdera, et le Néant nous engloutira tous.

Devant le regard hésitant du Prêtre, il comprend qu'il devra trouver les mots justes pour le faire sortir du déni dans lequel il s'enferme. Et vite.

- Les choses se déroulent ainsi depuis des millénaires. Vous savez tout aussi bien que moi que nul n'est éternel. Et c'est aujourd'hui que notre fin s'est amorcée. C'est pour cela que vous êtes là. Vous seul avez le pouvoir de changer le destin de tous les innocents vivant dans cet Univers.
- D'autres auraient été plus dignes que moi de remplir ce rôle. Je ne suis pas prêt !
- Vous apprendrez, tout comme l'a fait mon père et ceux qui l'ont précédé. VOUS avez été choisi, pas un autre, car c'était votre destin. Je sais que nos relations n'ont pas toujours été faciles, mais c'est une chose que j'ai acceptée depuis longtemps : personne d'autre que vous n'en aurait été digne aujourd'hui. Vous êtes un guerrier, et un sage. Vous avez combattu à nos côtés, mis votre vie en péril pour une cause qui vous dépasse et pour laquelle vous avez été formé. Vous représentez ce qu'il y a de meilleur en l'Humanité. C'est pour cela que vous seul êtes à même d'assurer sa protection, et celle de l'Univers tout entier. Vous seul méritez de devenir un Dieu.

L'homme se sent bien sûr honoré par de telles paroles, en particulier venant de celui qui était autrefois le plus hostile à son encontre. Sa logique et son devoir lui imposent de faire ce qu'il a à faire. Mais son cœur, son humanité, continuent de freiner cette lourde décision.

- Mais... Nous savons tous deux ce que cela implique pour vous. Je... Je ne peux pas vous infliger ça ! C'est la pire des cruautés... J'ignore comment les autres ont fait, mais je n'arrive pas à cautionner ça ! Vous ne le méritez pas !
- Je le sais, répond-t-il d'une voix adoucie et compatissante, mais c'est ainsi. Quelqu'un doit le faire, et je suis le dernier à le pouvoir. Nous n'avons pas le choix. Si cela peut vous aider, vous pouvez toujours vous dire que je suis votre Dieu, et que vous devez en conséquence obéir à ma volonté. C'est le seul moyen d'assurer la sécurité de l'Univers. Nous devons contenir le Néant, quel qu'en soit le prix. D'autres ont fait ce sacrifice avant moi. D'autres le feront. Aujourd'hui, c'est mon tour. Et j'en suis fier, peu importe ce qu'il adviendra.

Comme pour appuyer ses propos, il s'approche de lui, et le prend par les épaules.

- Je suis fier d'avoir combattu à vos côtés, Prêtre Serpentis. Et moi, Vaaka, Incarnation de la constellation de la Balance, je suis fier d'être celui qui va contribuer à votre ascension.

L'homme desserre les poings, résigné. Il a raison : c'est la seule chose à faire. Chaque seconde d'hésitation est une seconde de plus accordée au Néant pour franchir la barrière. Il n'y a plus à tergiverser. L'heure est aux actes, et aux adieux.

- Entendu, Seigneur Vaaka. Je ferais selon votre volonté. Commençons le rituel.

L'homme et le Dieu acquiescent simultanément et se mettent en place, l'un en face de l'autre, les yeux dans les yeux, mains entrelacées. Vaaka lève ensuite le regard vers le ciel nocturne, cherchant en lui-même la puissance sous l'inspiration des milliards d'étoiles qui observent ce moment.

- Que l'âme de l'Univers entende mon appel. Que les étoiles m'accordent leur bénédiction. Que mon cœur soit le vecteur de la fin d'un cycle et du commencement d'un autre. Je suis la volonté des astres protecteurs, le bras d'un idéal de paix et de prospérité.

Il baisse ensuite la tête pour regarder son compagnon de nouveau droit dans les yeux. Les siens, d'ordinaire d'un noir profond, s'illuminent tandis que le rituel s'achève.

- Que le natif des étoiles offre la puissance de l'Univers au natif de la terre. Moi, Dieu de la Balance, accepte de léguer le pouvoir de la vie et de la mort à ce Prêtre Serpentis. Que son âme se lie à jamais au monde céleste. Que son corps reçoive la divinité. Que je sois le témoin et l'instrument de la naissance du maître de la nouvelle Génération !

La voix de Vaaka se perd dans un infini écho alors qu'une intense lumière jaillit entre les deux hommes, tourbillonnant, dansant dans les airs, les enveloppant peu à peu.

- Que les étoiles vous guident... mon ami.

L'homme n'en revient pas. Il lui a sourit. Pour la première fois depuis leur rencontre, Vaaka lui a sourit. Mais il n'a pas le temps de le lui répondre, car son visage s'efface dans la lumière, qui finit par totalement les envelopper. Quelques secondes plus tard, elle s'affaiblit avant de peu à peu disparaître, ne laissant derrière elle qu'un homme aux cheveux verts, lavé de toute blessure et purifié de tout mal. Sa tenue de Prêtre Serpentis a été remplacée par un kimono rouge et noir. Ses joues autrefois vierges sont désormais parées de marques, symboles de pouvoir. Une aura nouvelle se dégage de lui, puissante, divine. Il ouvre les yeux et regarde autour de lui le paysage dévasté par les précédents combats. Son regard s'arrête sur la parcelle de terre où se trouvait le corps de son prédécesseur : il a disparu. L'ultime preuve de la fin d'une ère. Il lève ensuite la tête en direction des étoiles. Elles brillent toutes si ardemment... Il est difficile de croire que leur éclat a bien failli se ternir pour toujours. C'est pour cette beauté, pour cet espoir qu'il est là. Grâce à la barrière englobant l'Univers, il pourra les protéger du Néant. Il ne l'a jamais vu, mais il sait que c'est là, en-dehors. Comment quelque chose qui n'est même pas vivant peut être la cause de tant de morts et de souffrances ? Il l'ignore, mais il a bien l'intention de ne pas le laisser gagner. Maintenant qu'il a accepté de faire son devoir, la barrière ne court plus aucun danger. Du moins, pour le moment. Un tel sortilège a besoin de puissance. Beaucoup de puissance. Et même lui ne peut la lui offrir indéfiniment. Heureusement, il ne sera pas seul très longtemps. Bientôt, l'un après l'autre, ses enfants naîtront. Il deviendra le Père de la nouvelle génération de ceux que l'Humanité appelle Dieux des Etoiles. Et il peut désormais être considéré comme tel. Car à compter de ce jour, il est l'être le plus puissant de l'Univers.

- Vaaka, je t'en fais le serment : je ferais tout pour honorer ta mémoire et celle de tes semblables. Je vais reconstruire cet endroit. J'y règnerais tout comme mes prédécesseurs et je veillerais sur la Terre et ses habitants. Je glorifierais les étoiles qui m'ont vu naître et je protégerais la barrière aussi longtemps qu'il me le sera possible. Ma Terre natale me manquera. Mais c'est ici, au sein de la constellation du Serpentaire, qu'est ma place. C'est mon devoir... en tant que sa nouvelle Incarnation.
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Séraphya
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 12:38    Sujet du message: Répondre en citant

PARTIE I : L'éveil
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 13:13    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 1





Les voilà. Après d'innombrables heures d'attentes, tapis dans la plus grande obscurité, enveloppé par la chaleur des nuits d'été. Ce n'est pas la première fois qu'il attend que les nuages se dissipent, parfois en vain. Il aura peut-être perdu goût à de nombreuses choses au cours de sa vie, mais pas à ça. Non, jamais il ne pourrait se lasser de la magnificence de ce voile ténébreux aux millions de diamants scintillant de leur splendeur sacrée. Sacrée, oui, c'est le mot qu'il emploie. Qu'hélas trop peu emploient. Pratiquement plus personne ne le sait aujourd'hui, mais les étoiles étaient autrefois adulées, vénérées. Personne ne les considérait comme de vulgaires cailloux flottant dans l'espace infini. Ceux qui pensaient ainsi étaient perçus comme des fous, des ingrats. De nos jours, c'est lui qui serait vu de cette manière s'il divulguait ce qu'il sait. De toute façon, pourquoi le ferait-il ? Nul ne le croirait. L'Humanité a depuis longtemps abandonné ses croyances et ses rites, à jamais tombés dans l'oubli. Si ce n'était que ça... Mais elle a oublié l'essentiel : le respect qu'elle doit aux étoiles qu'elle observe, et qui l'observent. Klade, lui, n'a pas oublié. Et tant que la beauté du ciel nocturne s'offrira à lui, il n'oubliera pas. Et cette nuit, il a de la chance : les nuages se sont dispersés vers 4 heures du matin, et c'est justement ce qu'il espérait. Car à cette période de l'année, c'est à cette heure ci qu'il peut voir une constellation bien particulière. Il la reconnaît aussitôt. Il n'a même pas eu besoin de concentrer son regard ni de se perdre parmi les milliards de petits points blancs jusqu'à trouver ceux qu'il cherchait. Il connaît le ciel étoilé par cœur, et sait exactement où poser les yeux. Car hier encore, à cet endroit précis, il n'y avait rien. Parmi tous les astres, hier encore, ceux là n'existaient pas. Ou, plus précisément, n'existaient plus depuis un très long moment. Lui-même n'avait jamais eu l'occasion de les voir avant aujourd'hui. Mais les récits qu'on lui contait, les descriptions qu'on lui en faisait étaient si réalistes, si passionnants qu'ils se sont imprégnés dans son esprit. Depuis sa plus tendre enfance, il regarde cette partie du ciel en particulier, pour voir – ou plutôt, ne pas voir – la constellation du Capricorne, célèbre pour avoir disparu mystérieusement près de 500 ans auparavant. Et aujourd'hui, après tout ce temps passé dans l'oubli, elle refait surface, étincelante comme jamais, apportant quasiment au ciel la fraîcheur d'un nouveau-né. Klade ne peut empêcher un profond soupir de franchir ses lèvres tandis qu'il observe la constellation brillant de mille feux, se remémorant les événements survenus quelques heures plus tôt. Les choses auraient vraiment-elles pu se passer autrement ?


***


La sonnerie venait de retentir. L'université, déjà à moitié vide, s'est vue peu à peu désertée des derniers étudiants en quête des résultats de leurs partiels. Comme chaque année, certains ont pleuré, certains ont crié, certains ont sauté de joie, certains ont soupiré avec déception. Et d'autres n'ont rien montré, sauf peut-être un léger rictus. « D'autres » référant surtout à une seule personne. Elle ne s'est pas attardée plus que nécessaire. Elle est venue, elle a vu, elle a disparu. Ses longs cheveux châtains flottant dans le vent légèrement chaud, elle a quitté l'université dans le plus grand calme, mais non sans hâte. Il n'y avait rien d'étonnant là-dedans, étant donné qu'elle n'aimait pas la compagnie. Ou peut-être était-ce simplement un goût plus prononcé pour la tranquillité. La frontière entre les deux est mince. Elle n'était évidemment pas la fille la plus connue de la ville. Mais la première chose pouvant immédiatement frapper du premier regard était sa peau. Rares sont les personnes disposant d'un derme aussi clair, d'une pâleur semblable à une poupée de porcelaine. C'était ce qui avait attiré l'attention de Klade la première fois qu'il l'a vue, plusieurs semaines auparavant. Depuis lors, il n'avait cessé de l'épier, admirant de loin sa beauté, analysant chacun de ses gestes et chaque émotion qu'elle daignait montrer. Au départ, ce n'était même pas pour elle qu'il était là. Officiellement, son boulot était de remplir des contrats et livrer des types peu recommandables aux autorités. Ce jour là, il venait d'accepter une mission et avait entendu dire que sa cible se trouvait dans cette ville précise. Puis il a fallu que son regard se pose accidentellement sur cette fascinante créature pour qu'il ne donne plus de signe de vie à quiconque. Ce fut la première fois que ce genre de chose arriva. Il n'avait jamais eu pour habitude de s'attarder sur les femmes et les plaisirs simples de la vie. Mais il y avait quelque chose chez cette jeune étudiante qui l'attirait, l'obsédait. Il ne savait pas quoi. Mais ça venait d'elle, et ça l'enivrait. Puis, son instinct a commencé à prendre le dessus : ce n'était pas pour rien s'il se sentait attiré par cette femme. Attiré, oui, mais pas dans le sens romantique ni charnel du terme. Une autre forme d'attirance, familière, qui l'a poussé à rester dans les parages. Il était certain de l'avoir déjà vue quelque part. Qu'elle était plus que ce qu'elle semblait être. Jamais il n'avait été troublé à ce point, et c'est pour cette raison qu'il n'a jamais quitté la ville. Durant trois longues semaines, il l'a suivie, observée, sans qu'elle ni personne d'autre ne s'en rende compte. Il n'osait l'approcher, non pas par pudeur ou timidité, mais parce que son instinct lui hurlait de rester caché pour le moment. Et il savait qu'il devait toujours, toujours écouter son instinct. Il a fini par la connaître par cœur, ses goûts, ses hobbies, la manière dont elle s'épanouit lorsqu'elle se retrouve seule loin de la ville, dans son petit chalet au cœur de la forêt montagnarde. C'est un drôle d'endroit pour une femme seule, d'autant plus que la ville est juste à côté. Mais lui-même pouvait ressentir la sérénité des lieux. Ce qui lui a permis de réfléchir longuement au sens de ses actes. Plus il prenait le temps d'observer cette fille, plus il avait l'impression de toucher au but. Et un jour, il a réalisé. Il en était désormais intimement persuadé. Il l'avait en effet déjà vue : dessinée trait pour trait dans les carnets de croquis de sa mère. Il avait oublié ce détail, de même que beaucoup d'autres, durant la formation qu'il a suivie adolescent. Et si elle était réellement qui il croyait... alors c'est le destin qui a voulu qu'il se rende en ce lieu. Etait-il vraiment possible... qu'il l'ait retrouvée ? Elle ? Si tel était le cas, alors il devait agir au plus vite et dans la plus grande prudence. Il devait lui parler. Lui dire tout ce qu'il savait. Lui faire prendre conscience de la vérité. Mais avec tact et beaucoup, beaucoup de bonne fortune. Les chances qu'elle le croie étaient déjà extrêmement minces, d'autant plus qu'il a conclut par ces semaines d'observation qu'elle n'accordait pas facilement sa confiance et couperait très vite court à la conversation s'il venait à se montrer trop vif. Surtout que le sujet dont il était désormais dans l'obligation de lui faire part était tout, sauf le plus simple et normal du monde. Alors il n'est pas tout de suite allé la voir, préférant d'abord préparer minutieusement sa plaidoirie. Voulant rester le plus près possible de l'étudiante, il a séjourné trois jours et trois nuits de suite dans la forêt au lieu de redescendre en ville dormir à l'hôtel. Ce n'était pas si gênant, les soirées étant tout aussi douces et chaudes que les journées. A l'aube du quatrième jour, il s'était décidé : il était prêt à tout lui dire. Il l'a donc suivie donc une dernière fois jusqu'à son université, caché derrière les arbres environnants, et a compris à son léger, presque invisible rictus qu'elle avait réussi les examens pour lesquels elle avait travaillé très dur. Sur le chemin du retour, il ne pouvait s'empêcher d'admirer les reflets du soleil dans ses cheveux, sa manière de marcher, de pencher la tête de temps en temps. S'il n'avait rien su, jamais il ne se serait douté de la vérité à son sujet. Elle semblait si normale, si... humaine. Il a patiemment attendu qu'elle retourne chez elle, puis a pris quelques minutes pour se préparer mentalement avant de finalement se diriger vers la porte d'entrée du chalet. Tout à coup, un coup violent s'est porté à sa tête, le faisant perdre l'équilibre et s'effondrer au sol.

- Enfin je te tiens !

Klade s'est mis à masser sa tête douloureuse, ne l'ayant pas vu venir. Il s'est retourné pour voir la jeune femme tenant une poêle dans ses mains, furieuse.

- Tu pensais vraiment pouvoir te faufiler sur mon terrain et jouer les voyeurs sans que je m'en rende compte ? Ça fait trois jours que je t'ai grillé, espèce de malade !

Sans crier gare, elle lui a asséné un autre coup de poêle qui l'aurait sans doute assommé s'il ne s'était pas protégé de ses bras, et continué de lui crier dessus comme si elle avait affaire à un psychopathe. Venant d'elle, c'était un comportement dont il n'avait jamais été témoin auparavant. Peut-être s'était-il trop laissé attendrir par ce qu'il voyait d'elle chaque jour pour le prévoir ? Pourtant, il ne s'est pas défendu. Il aurait pu, et il aurait largement pris le dessus. Mais il était hors de question de lui faire le moindre mal.

- Tu comptais faire quoi avec ça ? M'embrocher comme un porcelet ?

Etre surpris en possession d'une arme contondante à longue portée en pleine nuit sur une propriété privée dans un contexte plutôt délicat n'était effectivement pas vraiment ce que l'on aurait pu appeler un premier contact réussi et inspirant la confiance. Encore aurait-il fallu qu'il ait sa lance en main. Il n'y avait aucune raison pour qu'elle l'ait vue. Après tout, il ne l'avait pas invoquée. Mais, pris d'un doute, il a tourné la tête pour apercevoir Helkath posée dans l'herbe, juste à côté de lui. Comment pouvait-ce être possible ? Seule sa volonté aurait pu la faire apparaître ! Or, il n'en avait pas éprouvé le désir. Elle n'avait quand même pas pu s'invoquer toute seule ! Et pourquoi, surtout ? Être pris pour un voyeur pouvait être une chose, mais être pris pour un fou dangereux en était une autre !

- Ce n'est pas ce que vous croyez ! Il y a une explication à tout cela, je peux vous la fournir sans attendre !
- Ça, tu peux en être sûr : j'ai appelé la police. Tu auras tout le temps nécessaire pour t'expliquer dans une salle d'interrogatoire, ou encore mieux, dans une cellule ! Et tu vas rester bien sagement ici jusqu'à ce qu'ils arrivent. a-t-elle annoncé en continuant de le menacer de son ustensile.

A ce moment là, son esprit s'est retrouvé en pleine panique. Si les forces de l'ordre l'emmenaient, il ne pourrait plus la revoir ! Ça faisait cinq ans qu'il la recherchait ! Cinq ans ! Il ne s'en était pas rendu compte avant, mais c'était bel et bien pour elle, et pour elle seule, qu'il avait quitté le temple où il étudiait. Qu'il s'était fait chasseur de primes et développé ses compétences de déduction et de chasse. Cette attirance, cette ''obsession'', ce désir de voir son visage ne remontait pas au moment où il l'a vue trois semaines plus tôt, mais bien plus loin en arrière. Comme s'il avait toujours su que sa quête serait sa vocation. Ça ne pouvait pas s'arrêter là, pas si près du but ! Une telle occasion ne se représenterait sans doute plus. Pas dans l'immédiat, en tout cas. Ce jour, cet instant, c'était la seule chance qui lui avait été accordée jusqu'à présent. Il ne pouvait définitivement pas la gâcher !

- Ecoutez-moi, je vous en prie, il est inutile d'en arriver là. Je ne suis pas celui que vous croyez, et vous non plus...
- N'essaie pas de m'embrouiller. Reste tranquille et tais-toi. Je n'ai pas à entendre les élucubrations de l'éventuel illuminé que tu es.

Bon sang ! Evidemment qu'elle ne l'écouterait pas ! Il aurait dû frapper à sa porte dès qu'il en avait eu l'occasion. Comment pouvait-il espérer lui expliquer la situation et la convaincre de son honnêteté si elle se méfiait de lui ? D'autant plus qu'elle semblait bien déterminée à ne pas le laisser bouger d'un poil. Elle était si différente de celle qu'il avait pris l'habitude d'observer... Mais tout d'un coup, en un simple clignement d'yeux, elle était passée du parterre devant lui à un arbre plusieurs mètres plus loin. Comment était-elle arrivée là sans même qu'il n'ait eu le temps de le voir ? Elle était juste devant lui un millième de seconde auparavant ! Il a alors réalisé qu'elle saignait. On aurait dit qu'elle s'était empalée sur quelque chose... sur... Helkath ? Non, ce n'était pas... si, c'était bien Helkath ! L'esprit confus, Klade a baissé le regard sur sa main droite, à côté de laquelle sa lance aurait dû se trouver... mais elle n'était plus là.

- Non ! s'est-il écrié en panique avant de se relever.

Son sang en ébullition n'a fait qu'un tour. Comment ça avait pu arriver ? Comment avait-il pu ne pas l'empêcher ? Qui avait fait ça ? La pauvre gémissait... Elle souffrait... Son sang coulait sur ses vêtements, se répandait sur le sol... Non, c'était impossible ! Elle ne pouvait pas mourir ! Pas elle, pas encore ! Klade s'est précipité vers elle, catastrophé.

- Restez calme, ça va aller ! Je vais... Je vais vous aider !
- Ne... m'approche... pas... a-t-elle peiné à cracher entre deux toux sanglantes.

En un battement de cil, tout avait changé. Empiré d'une manière inimaginable. Mais que s'était-il passé, bon sang ? Déboussolé, il a retiré ses mains de la lance qu'il avait attrapée. Son regard s'est posé sur le fluide rouge se faufilant entre ses doigts tremblants. Il avait son sang sur les mains. Littéralement. D'un mouvement vif, il a regardé tout autour de lui dans l'espoir de voir le vil assaillant qui avait osé commettre un tel sacrilège. Mais il n'y avait personne. Le scélérat avait dû s'enfuir. Mais encore une fois, comment avait-t-il fait pour ne rien voir ? Tout s'était passé si vite...

- Pardonnez-moi... Pardonnez-moi, ma Dame... a-t-il murmuré en levant les yeux vers la femme agonisante.

Celle-ci ne lui a donné pour seule réponse qu'un faible gémissement brisé.

- J'aurais dû agir plus tôt... Je vous avais trouvée, moi ! Personne n'avait réussi un tel exploit auparavant ! Il est tellement important que vous sachiez... Que vous vous rappeliez ! Mais j'ai échoué... Pardonnez-moi, ma Dame, j'ai échoué !

Il s'est effondré à genoux devant elle, se lamentant comme si sa mort était l'incarnation de la fin du monde. Car pour lui, ça l'était. Ça n'aurait pas dû finir comme ça. Juste au moment où venait de retrouver la...

- Quelle est cette lumière ? s'est-il écrié alors qu'une intense lueur blanche l'aveuglait tout d'un coup.

Le corps de la jeune femme s'était soudainement illuminé. La lance s'est retirée d'elle-même de son corps se mettant à léviter dans les airs et s'est sagement posée à ses pieds. Une puissante énergie a commencé à se dégager d'elle tandis qu'un froid intense s'est abattu sur la propriété. Il était tel, en particulier autour d'elle, que Klade fut forcé de reculer à grands pas pour éviter de finir gelé sur place. C'était inouï ! Il a fallu encore quelques instants au jeune homme pour réaliser. Ce qu'il ressentait à cet instant était la naissance d'une aura divine. SON aura. Il a alors baissé les bras pour regarder l'étincelante lumière. Peu importe si ses yeux devaient le brûler. Il avait raison. 3 milliards de femmes vivaient en ce monde. Les chances qu'il retrouve celle-ci en particulier, en vie, à cet âge et à ce moment là étaient pratiquement nulles. Mais il avait réussi. Peu importe comment c'était arrivé. Elle était revenue. Il l'avait retrouvée. Ce à quoi il était en train d'assister, rares sont ceux qui en ont eu le privilège. L'honneur d'être le témoin de la naissance d'une Déesse. Et pas n'importe laquelle. Celle qui, cinq siècles auparavant, avait perdu la vie sur Terre, et n'avait jamais pu retourner parmi les siens. Celle qui, en cet instant, était sauvée, ainsi que l'Univers qu'elle protégeait.

- Dame Kozoro... Déesse du Capricorne... a-t-il murmuré avec respect en s'inclinant face à la lumière commençant à faiblir.

Quelques instant plus tard, au déclin total de la lueur, se tenait devant lui une femme bien différente. Le même corps, la même taille, la même couleur de peau si pâle... Mais ses vêtements avaient été remplacés. Son jean et sa veste noire avaient laissé place à une robe particulière : le haut couvrait la totalité de son torse et de ses bras, et était fait d'une légère fourrure brunâtre à l'apparence très soyeuse. Le bas était doté d'une ouverture laissant librement à ses longues et fines jambes le soin de pouvoir être admirées de tous, aussi doux et fluide que la soie, aux couleurs et reflets de l'océan, et dont les bords étaient décorés d'émeraudes scintillantes. Une matière grisâtre, semblable à de la roche, recouvraient ses doigts à la manière de gants. Sur sa tête était posée une étrange couronne d'argent, formant deux longues cornes courbées. Mais la première chose qui pouvait être réellement remarquée, tout du moins en ce qui concernait Klade, était la beauté de ses joues. Autrefois nues, elles étaient désormais parées de marques : sur chacune, deux courbes noires tournées vers le bas. Plus aucun doute possible. C'était bel et bien elle. La Déesse du Capricorne était revenue parmi les divins. Ses yeux, jusqu'alors fermés, se sont ouverts, impassibles, et ses iris argentés se sont vite posés sur le jeune homme.

- Dame Kozoro. C'est un honneur de vous rencontrer. a-t-il respectueusement formulé en restant le genou posé à terre.

Elle s'est lentement approchée de lui, sa présence étant tout d'un coup devenue imposante, titanesque. Le froid qui émanait d'elle continuait de s'intensifier, tandis que se déversaient sur la forêt des milliers de flocons de neige. Oui, il neigeait, en été. La « marque de fabrique » des divinités représentant l'hiver. Cette neige était si légère, si douce, qu'elle en devenait réconfortante. En cet instant, il se sentait apaisé. Il aurait dû trembler, non pas de peur ni d'excitation, mais de respect face à cette gigantesque puissance l'entourant. Mais il n'a pas tremblé. Il était capable de ressentir une immense douceur se dégager de cette aura. D'après ce qu'on lui avait raconté, Kozoro était réputée pour être la plus compatissante et généreuse des Dieux des Etoiles envers les humains. Elle considérait l'Humanité comme son enfant, et était prête à tout pour la protéger de l'infâme menace planant au-dehors. Personne n'a jamais su ce qui lui était arrivé. Elle est descendue sur Terre, et y est morte. Le plus étrange, est que personne n'a semblé y avoir réagi. Comme si elle avait été oubliée de tous. Un sort qu'une personne d'une telle philanthropie ne méritait pas. Mais son honneur allait enfin pouvoir être reconquis. Klade la regardait s'approcher de lui, le cœur battant. Les croquis de sa mère étaient très réalistes... mais cette femme était d'une beauté infiniment supérieure. Elle n'était plus qu'à quelques mètres de lui. Il ne ressentait déjà plus le froid, sans doute était-il déjà gelé et ne s'en rendait pas compte. Il n'avait plus besoin de lui expliquer quoi que ce soit, tout lui était revenu en même temps que sa divinité. Il s'attendait à l'entendre lui ordonner de se lever, et lui pardonner l'étrangeté de la situation ayant conduit à cet instant. Il a en effet entendu le son de sa voix. Hurlant « hors de ma vue » et le frappant violemment au visage, le projetant plusieurs mètres en arrière. Sa tête entière lui faisait mal, et c'était avec une stupéfaction sans précédent qu'il a à nouveau regardé la Déesse en colère. Etait-ce à cause de la lance ? Il n'y était pourtant pour rien ! Son visage était traversé de multiples émotions. Pas l'une après l'autre. En même temps. La colère, la tristesse, la peur, l'incompréhension se mêlaient en parfaite harmonie. L'aura émanant d'elle semblait elle aussi en proie au désordre le plus total, et la neige elle-même reflétait cette intense confusion. Un flocon pouvait être aussi doux qu'une caresse, et le suivant aussi dur que la pierre. Kozoro s'est une fois de plus approchée de lui, l'air menaçant, les yeux remplis de larmes, la respiration haletante. Elle le regardait avec dégoût et méfiance.

- Toi...

Elle semblait humer quelque chose dans l'air, tout en le regardant droit dans les yeux. Elle a tendu une main vers sa joue brutalement écorchée par le coup et a couvert son doigt au toucher aussi rocheux que son apparence de son sang. Elle l'a flairé, comme s'il en émanait quelque chose. Puis son impérieux regard s'est posé sur lui, laissant présager le pire.

- Je peux le sentir. Cette pourriture dans tes veines. Ce parfum maudit.
- Ma Dame, j'ignore de quoi vous parlez.
- Silence ! Je sais ce que tu es ! C'est toi qui m'as fait ça. Et tu vas le payer. Tu ne lèveras plus jamais la main sur moi, ni toi ni aucun autre ! Et surtout pas ton maître !

Klade avait peut-être trop idéalisé cette femme, mais il savait qu'elle mentait. Du moins, pas totalement, ses intentions étaient effectivement claires. Mais ses yeux reflétaient la plus grande confusion. Ses paupières sautaient, ses sourcils et son nez se fronçaient et se défronçaient sans répit, comme si son esprit était atrocement tourmenté. Elle posait de temps en temps la main sur sa tête, comme si elle avait mal. Peut-être était-ce un effet de la transformation ? Comme un animal soudainement soumis à une rage de dents ?

- Dame Kozoro, vous êtes souffrante, je le vois. Laissez-moi vous aider, je ne suis pas votre ennemi. Vous méritez mieux que ça.

Elle l'avait à nouveau regardé, son visage reflétant cette fois-ci le chagrin et la désorientation. Oui, ça ne pouvait être que ça. Ses émotions étaient complètement chamboulées par le retour de sa divinité endormie, il leur fallait probablement du temps pour s'acclimater. A ce stade, il ne pouvait que supposer. Il n'était pas un Dieu et n'avait jamais vécu cette situation en personne. Il s'est lentement approché d'elle, lui parlant avec calme et sincérité. Il n'était pas son ennemi, comment aurait-ce seulement pu être possible ?

- Voyez, je ne suis pas armé, je n'ai aucunement l'intention de vous faire du mal. Vous pouvez me faire confiance. Je suis votre serviteur, Dame Kozoro.
- Non... pas le mien...

Sa voix était à nouveau devenue sèche. Pas aussi menaçante qu'elle l'était quelques minutes plus tôt, mais suffisamment dure pour mettre mal à l'aise le plus endurci des hommes. Il s'est arrêté, ne comprenant pas ses propos.

- Tu n'es pas mon serviteur. Non, ton maître est un autre. Tu en es la preuve, tu en as la marque, la vile empreinte ! avait-elle vociféré en lui jetant au visage le sang sur son doigt.

Son regard disait tout. Elle ne lui faisait pas confiance. Pour elle, il était un ennemi. Mais pourquoi ?

- Cette odeur... Ce parfum de mensonge, de vilenie... Ce pacte qui coule dans tes veines, ce lien maudit... tout en toi ne m'inspire que blâme et méfiance. Ne comprends-tu pas ? Ce que je sens en toi, c'est lui ! Ton être entier ne reflète que son infâme héritage. Tu en es le vecteur, et tu voudrais que je t'accorde ma confiance ? Assez... Assez ! Plus de mensonge ! Plus de mal !

Dans sa main est soudain apparu un grand sablier d'argent, magnifique, lévitant au-dessus de ses doigts. Elle avait invoqué son arme... Elle allait le tuer !

- Ma Déesse, je vous en conjure, écoutez-moi ! J'ignore à quoi vous faites allusion, je n'ai jamais eu la moindre pensée néfaste envers vous ! Je ne songe qu'à protéger mon peuple, à vous servir, vous qui nous préservez du Néant ! Je croyais que vous étiez un parangon d'amour et de noblesse, où est donc cette femme que l'Humanité adulait autrefois ?

Quelque chose avait soudain changé dans son regard. L'hésitation y était toujours visible, mais elle ne semblait plus si virulente, si confuse. Elle est restée immobile durant de longues minutes à le fixer intensément, débattant intérieurement de son sort. Puis, d'un murmure, elle a fait disparaître le sablier et s'est reculée.

- Si tu ne meurs pas par le froid, tu as intérêt à ne plus jamais croiser ma route. Plus jamais.

Et, sans rien ajouter, elle a tourné les talons et s'est enfuie dans la forêt. La neige a commencé à s'estomper peu après son départ, puis s'est totalement arrêtée. Klade, gelé jusqu'aux os, s'est déplacé avec peine jusqu'au chalet, tremblant de tous ses membres. Il est parvenu à rejoindre la salle de bain, s'est déshabillé aussi vite qu'il a pu, et a pris un bain brûlant. Lorsque sa chair a enfin ressenti les douloureux premiers effets de cette expérience, il l'a tout de suite regretté. Mais ses pensées étaient ailleurs. Tournées vers une femme qui a fui loin de lui.


***


Klade revient à la réalité présente, confus. Les précédents événements auraient dû dévoiler la fin d'un mystère, mais ont apporté plus de questions que de réponses. Son regard ne peut quitter la constellation du Capricorne, veillant à nouveau sur la Terre pour la première fois depuis 500 ans. Son visage s'assombrit. Quelque chose est arrivé à la Déesse Kozoro. Quelque chose de si grave qu'elle en a été amenée à se méfier de lui, un humble serviteur et représentant des Prêtres Serpentis, les héritiers mêmes des Dieux. Tout ce qu'il sait est qu'elle est morte sur Terre, la pire chose qui puisse arriver à un Dieu des Etoiles, car il se retrouve alors condamné à vivre en humain pour l'éternité, sans pouvoirs ni souvenir de sa véritable identité, incapable d'assumer son rôle de protecteur de l'Univers. Et aujourd'hui, la pointe d'Helkath, la lance briseuse de malédictions, a permis à Kozoro du Capricorne de retrouver sa divinité perdue. Mais une question demeure : comment s'est-elle retrouvée à agoniser en ce monde ? Et surtout, pourquoi a-t-elle mentionné « son maître » ? Pourquoi avec une telle hargne ? Pour quelle raison a-t-elle parlé ainsi d'Ophiuchus du Serpentaire, son propre père ?
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 13:15    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 2





L'écho des bruits de pas résonne à travers les couloirs. L'homme avance avec empressement. Ses cheveux argentés brillent à la lueur des chandeliers et ses iris d'or reflètent la surprise et l'appréhension. Il a été convoqué ici même, et il a une petite idée de la raison de cet appel. Il est arrivé il y a peu et déambule seul dans les corridors du château. Seul, il ne le restera plus très longtemps. Car s'il a été convié à venir, il doit sûrement en être de même pour les autres. Combien sont déjà arrivés à l'heure qu'il est ? Il ne se fait pas d'illusions, il sait pertinemment pourquoi une telle réunion, qui n'avait pas eu lieu depuis des siècles, se tient en ce jour. Ce qui l'inquiète plus précisément, c'est la réaction des uns et des autres. Il les connaît, eux et leur mode de pensée. Il se demande encore pourquoi il prend la peine de venir si c'est pour entendre à nouveau un Everest d'accusations et de mépris. Il soupire longuement tandis qu'il tente de se vider la tête, de penser à autre chose. Mais rien n'y fait, son esprit est définitivement troublé. Il a compris que tout avait changé lorsque, quelques heures plus tôt, cette sensation l'envahissait. Son corps entier s'était mis à vibrer, comme à nouveau en harmonie. Un sentiment qu'il n'avait plus ressenti depuis fort longtemps, et qu'il pensait éteint à jamais. Son cœur battait comme il n'avait jamais battu, comme si une part de son être était revenue à la vie. Et avec elle, un mauvais pressentiment. Il arrive finalement devant les portes menant à une salle qu'il ne connaît que trop bien. Après avoir pris une longue et profonde inspiration, il les ouvre et pénètre dans l'immense amphithéâtre de pierre, couvert par endroit de luxuriantes verdures. Un trou au plafond laisse entrer un doux et chaud halo de lumière éclairant le centre de la pièce, lui conférant une atmosphère fort spéciale, voire agréable pour ceux qui savent apprécier. Plusieurs personnes y sont rassemblées, parlementant entre elles ou perdues dans leurs pensées. Un rapide coup d'œil permet au nouvel arrivant de comprendre qu'il fait partie des derniers à les rejoindre. Il descend les marches doucement et se dirige vers une femme adossée contre un mur, qui finit par remarquer sa présence.

- Beran. le salue-t-elle sobrement.
- Styr. répond-t-il sur le même ton.

Elle se détache du mur dans un petit bruit métallique, causé par les grands anneaux d'or enserrant ses cheveux. Ses yeux d'un violet plus sombre que d'habitude le dévisagent d'un air qu'il ne peut que comprendre à merveille. Ils pensent tous deux à la même chose.

- Ce n'était donc pas un rêve ou une quelconque illusion, dit-il en regardant autour de lui, c'est réellement en train d'arriver.
- Il semblerait, oui. Mais comment ? Comment cela a-t-il pu se produire ? Et pourquoi maintenant, après tout ce temps ?
- Penses-tu que cela puisse être un signe ? Un nouveau départ ? Un grand changement ? Ce genre d'idioties folkloriques ?
- Je ne suis sûre que d'une seule chose : cela ne plaira pas à Père.
- Et pas uniquement lui... confirme Beran en regardant brièvement les autres.

Des murmures s'élèvent, aidés par l'écho de la salle. Des murmures surpris, songeurs, indignés.

- Je n'aime pas ça. s'inquiète-t-il.
- J'ai un mauvais pressentiment. Pourquoi a-t-il fallu que cela arrive ce mois-ci ?
- Que veux-tu dire par là ?

Les grandes portes s'ouvrent alors sur un homme légèrement plus âgé, vêtu d'un kimono rouge et noir. Son visage à la fois doux et sévère reflète pourtant la plus grande sérénité. Tous se tournent vers lui, tandis que le silence s'installe dans la pièce.

- Mes enfants. J'ai ressenti ce que vous avez ressenti. Je sais ce que cela implique. Après 500 ans d'absence, l'aura du Capricorne s'est réveillée. La constellation du Capricorne, autrefois disparue, brille à nouveau parmi les étoiles. L'Incarnation du Capricorne... votre sœur, ma fille... Kozoro est revenue parmi les divins.

Une telle nouvelle devrait réjouir l'assemblée, mais le silence pesant et les visages sombres indiquent à Ophiuchus qu'il n'en est rien. Il ne peut le comprendre que trop bien, mais il est de son avis que le temps de tourner la page est venu.

- Je sais ce que vous pensez. Je sais que la rancœur occupe toujours vos cœurs. Mais je vous en prie, abandonnez la. Pardonnez à votre sœur. Elle a fait une erreur. Elle en a payé le prix. Trop de temps s'est écoulé sans son soutien. Ce qui est en train de se produire est une seconde chance. Nous devons la saisir ! Les futilités passées importent peu désormais.

Une jeune femme aux longs cheveux blonds hoche la tête en désapprobation et lui répond avec une once de dégoût dans la voix :

- Si par « futilités passées » vous voulez parler de sa tentative de meurtre à votre encontre, alors je refuse de lui pardonner, Père. Je ne pense même pas pouvoir en être capable un jour. C'est au-dessus de mes forces !
- Panna a raison, intervient un homme assis en tailleur sur une table de pierre, elle ne mérite pas votre pardon, ni le mien, ni le nôtre à tous.
- Elle a trahi notre famille ce jour là... s'inquiète un autre garçon aux cheveux noirs.
- Alors comment pouvez-vous être sûr qu'elle ne recommencera pas ? termine sa jumelle sur le même ton.

A nouveau les voix s'élèvent, exprimant chacune l'indignation, l'inquiétude et le mépris.

- Mes enfants, je vous en prie, calmez vous ! Kozoro n'a jamais été une mauvaise personne. Elle a seulement... fait une erreur. Je regrette toujours ce qui est arrivé.
- Vous n'aviez pas le choix, s'adoucit Panna, il fallait vous défendre. Il valait mieux la perdre elle, que vous perdre vous. Sans vous, notre monde, le monde des humains, la galaxie toute entière seraient dévorés par le Néant.
- Et sans elle, la barrière s'affaiblit. Nos pouvoirs l'alimentent depuis toujours. Le moindre changement décroît sa puissance. Nous ne réussirons jamais à remplir le vide laissé par la mort du Capricorne. Et si nous persistons dans cette voie, le Néant finira par la contrer. Tous nos efforts auront été vains. C'est ensemble que nous sommes forts, nous avons tous un rôle à jouer dans la protection de la barrière. Tous. C'est ainsi que nous avons été créés, et c'est ainsi que nous devons rester.

Devant les regards sceptiques, il soupire longuement avant de continuer, espérant raviver ce qui autrefois les unissait tous.

- La Kozoro qui m'a attaqué n'est plus. Une nouvelle Kozoro est née, libre de l'emprise des machinations des humains. Il y aura toujours des fruits pourris dans le panier, mais votre sœur aimait trop l'Humanité pour le voir. C'était là sa seule faiblesse en cette vie. Ceux qui l'ont retournée contre nous étaient mauvais, habiles et vicieux. Je ne peux pas la blâmer pour être tombée dans leur piège, et vous ne devriez pas non plus. Nous n'avons pas le droit de la priver plus longtemps de sa famille ! En dépit de ce qu'elle a fait, elle est ma fille, et je l'aimerais toujours.
- Et s'il lui prenait l'envie de recommencer ? De nous trahir une fois de plus ? Comment pouvons-nous en être assurés ? Lui accorder à nouveau notre confiance ? lance d'une voix forte une femme d'une taille imposante.
- Tu peux en être assurée, ma chère Byka, vous pouvez tous l'être, car elle n'a désormais plus aucun souvenir de son ancienne vie, et tant mieux. Ainsi, elle n'aura pas à rougir de ses actes lointains. Ouvrons lui nos bras, montrons lui que nous sommes présents pour elle. Si elle a fini par céder aux plans des humains, c'est parce qu'à un moment ou à un autre, elle a perdu foi en nous. Et j'en suis profondément attristé. Ce genre de choses ne devrait jamais arriver, encore moins à nous. Regagnons sa confiance, et à cet instant seulement nous redeviendrons forts, unis, la famille que nous avions toujours été.

Quelques murmures se dispersent à travers la foule. Se pourrait-il qu'il ait raison ? Peuvent-ils réellement abandonner leur colère, offrir une seconde chance à celle qui a tenté de causer leur perte ? Si leur père en est persuadé, pourquoi continuer à la rejeter ? Mais cinq siècles de rancœur ne s'effacent pas comme ça. Ce sont des choses qui demandent du temps. Sont-ils vraiment prêts à y consacrer le leur ?

- Cependant, songez à ceci : Kozoro n'a pu renaître parmi les divins par elle-même. Pas sur Terre. Quelqu'un y a contribué.

Voici enfin venue la question que tous se posent depuis que l'aura de Kozoro a été de nouveau ressentie. Comment a-t-elle retrouvé sa véritable nature ? La Terre est un endroit vaste, emplie d'une infinité de merveilles, abritant des êtres si proches mais si différents d'eux, que chacun considère à sa manière. Mais la Terre est un endroit dangereux. Non pas que qui ou quoi que ce soit y ait le pouvoir de les blesser ou pire encore, loin de là. En vérité, il n'y a aucune chance qu'ils y meurent, car seule la main d'une autre Incarnation, seule la main de l'un des leurs, peut leur apporter souffrance et mort. Elles peuvent vivre un millénaire entier avant de s'éteindre en paix. Et grâce au pouvoir de leur père, le seul à disposer d'une éternelle longévité, elles peuvent renaître. Renaître, pas revenir à la vie, c'est là une chose bien différente, mais qui aurait peut-être été bien pratique. Car à chaque renaissance, elles sont dépossédées des souvenirs de leurs anciennes vies, et voient leur personnalité changée. Une Incarnation n'est jamais la même au fil de ses vies. C'est un cycle éternel. Mais il existe un lieu où il n'est pas bon d'être une Incarnation en péril, où il ne faut surtout pas mourir. Ce lieu, c'est la Terre, le monde des humains. Car lorsque la mort vous y prend, le cycle de renaissance fait toujours effet... cependant, vous ne revenez pas en tant que divinité, mais en tant qu'humain. L'Incarnation ayant le malheur de mourir sur Terre renaîtra indéfiniment en tant qu'humaine aux pouvoirs à jamais scellés, inconsciente de sa véritable nature. Et il lui est impossible de la regagner. Son aura, qui peut en temps normal être ressentie et localisée par n'importe lequel de ses pairs, est effacée, considérée comme morte. C'est là la pire chose qui puisse arriver, car la barrière n'est alors plus alimentée par cette aura. Et des rares ayant subi un tel sort parmi les précédentes Générations ayant veillé sur l'Univers, aucun n'a jamais pu revenir parmi les siens. Le retour de Kozoro reste ici un mystère. Et si quelqu'un sur Terre a découvert un moyen de défaire ce sortilège... comment considérer cette personne ? Alliée ou ennemie ?

- Je crains que votre sœur ne soit en danger là-bas. Qui sait quelles sont les intentions de celui qui l'a réveillée ? Nous devons y aller et la ramener. Empêcher que son cœur si bienfaisant ne soit à nouveau lâchement corrompu par de vils humains. Je ne me permettrais pas de perdre ma fille une seconde fois !
- Qu'est ce qui vous dit que son cœur sera bienveillant ? intervient de nouveau l'homme assis en tailleur. Vous l'avez dit vous-même, elle ne peut plus être celle que nous avons connue. Avant sa trahison, elle était aimante, généreuse. Et avait toujours cette obsession maladive pour le bien-être des humains. Peut-être en est-elle aujourd'hui l'exact opposée ?
- Je l'espère bien, mon cher Vahy, ne peut s'empêcher de clamer la femme à ses côtés d'un sourire mauvais, elle était si faible, je ne pouvais pas m'amuser pleinement avec elle.
- Tu ne la toucheras pas une seule fois de plus, Rakovina ! s'écrie soudain Beran avec agacement.
- Quoi, le petit mouton s'énerve ? Il a peur que je fasse mal à sa sœur chérie ? sourit-elle d'un air sadique.
- Assez ! ordonne un autre frère en s'interposant.
- Rabat-joie... souffle la première en abandonnant son sourire.
- Je t'en prie Sterel, calme moi car je sens que je vais exploser... grogne le second en serrant les poings.

La tension commence à devenir palpable. Il était en effet craint que l'Incarnation du Cancer ne vienne mettre son grain de sel, comme dans toute conversation concernant Kozoro. Et lorsque celle du Bélier est dans les parages à ce moment là, ça ne se termine jamais bien. Tout le monde sait que Rakovina prenait plaisir à maltraiter sa sœur, et que Beran était toujours le premier à la défendre, parfois rageusement. Et presque à chaque fois, c'était une intervention salutaire du Sagittaire qui mettait fin à toute confrontation. Les Incarnations peuvent parfois se combattre entre elles pour de multiples raisons, parfois pour le simple divertissement. Mais il n'est jamais bon de combattre sérieusement car cela peut entraîner de graves blessures, voire la mort. Et malheureusement pour la douce Incarnation du Capricorne, c'était sur elle que Rakovina avait jeté son sadique dévolu. Il n'était alors pas rare de voir le loyal et gentil Beran brûler de colère et tenter de faire justice lui-même. Des attitudes hautement dangereuses que tous préfèreraient éviter, particulièrement en ce jour. Sterel s'immobilise, bras tendus, déterminé à séparer ses frères et sœurs et endiguer une nouvelle catastrophe. Tous deux ne se lâchent pas du regard, mais décident d'un commun accord d'en rester là. Du moins, pour le moment. Beran retourne auprès de Styr, qui le dévisage d'un air autoritaire mais compréhensif, tandis que Rakovina recule, sourire en coin, pour reprendre sa place. Une fois le calme – à peu près – revenu, Ophiuchus décide, puisque tout a été dit, de congédier ses enfants. Si possible avant qu'une guerre éclate dans son palais.

- Vous pouvez retourner à vos domaines. Il n'y a rien que nous puissions faire désormais, à part espérer.

Certains se regardent, constatant dans leurs différents regards le même mélange de doute, de méfiance, mais aussi d'espoir, à leur grande surprise. Les unes après les autres, les Incarnations quittent la pièce, certaines restant ensemble dans les jardins extérieurs de la constellation du Serpentaire, d'autres rejoignant les portails menant à leurs constellations respectives. Beran tourne une dernière fois ses yeux dorés, pétillants comme des flammes, en direction de sa consoeur du Cancer, visiblement renfrogné, avant de partir à son tour.

- Ne la laisse pas voir ton mécontentement. Ne lui donne pas cette satisfaction.

Il soupire aux pourtant sages paroles de Styr. Ce serait en effet la meilleure chose à faire, mais lui-même sait qu'il est incapable de se contenir éternellement, en particulier lorsqu'il s'agit de Rakovina et Kozoro.

- J'aimerai être comme toi, parfois. Tu es toujours si calme, si stoïque.
- J'ai de quoi m'entraîner. rétorque-t-elle avec amusement.

Il ne peut empêcher un léger rire d'éclater. C'est vrai, elle passe ses journées à écouter et repousser des avances. N'importe qui s'en lasserait au point d'immédiatement fuir ou se mettre en colère, surtout que 820 années de compliments et autres tentatives de séduction font bien plus que seulement paraître long ; mais l'Incarnation du Scorpion en profite au contraire pour aiguiser son tempérament... ainsi que son sens de la répartie. Calmé, Beran décline poliment la proposition de la jeune femme de passer du temps en sa compagnie, affirmant avoir besoin de rester seul pour réfléchir, et emprunte le portail menant à la constellation du Bélier. Les grandes portes du palais se referment, laissant Ophiuchus seul dans l'amphithéâtre. Du moins, en apparence. Adossée contre une colonne, Rakovina le fixe de ses petits yeux fins, semblant attendre quelque chose. Dos à elle, il reste silencieux quelques minutes avant de prendre la parole, un ton bien plus sombre et grave dans la voix :

- Tu es l'actuelle gardienne de la Terre. Je veux que tu y ailles et que tu ramènes ta sœur. Tu peux... jouer avec elle autant que tu le souhaites. Peu importe son état physique et mental, de même que le temps que ça prendra. Je la veux vivante.

Les yeux de Rakovina se mettent alors à briller d'une lueur sadique tandis qu'un sourire propre à elle seule orne son visage.

- A vos ordres, Père.
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Dernière édition par Séraphya le Sam 07 Avr 2018, 13:32; édité 5 fois
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 13:17    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 3





Le soleil vient tout juste d'atteindre son zénith. Ses rayons caressent la peau de porcelaine de Kozoro, réfugiée depuis plusieurs heures sur le toit de l'université. Premièrement, nul ne peut la voir de là où elle est, deuxièmement, cette zone est déserte depuis hier soir, et tant mieux pour elle. Sa tête la fait atrocement souffrir, son cerveau emmagasinant et la faisant revivre près de 2811 années de souvenirs enfouis. Oui, c'est exact, elle a derrière elle 2811 années d'existence réparties en seize vies, celle-ci incluse. Seize vies... Seize différentes Kozoro. C'est comme se regarder dans un miroir, sans réellement y voir son reflet. Ses amours, ses états d'âme, ses colères, tous ces sentiments diffèrent selon la personne qu'elle était à chaque nouvelle existence. Toutes ces personnalités sont actuellement en train de revivre, de se mélanger, la plongeant dans le désarroi et la confusion la plus totale. Elle ne parvient plus à distinguer qui elle est de qui elle a été, et ses actes et paroles en sont fortement influencées. Un coup elle éprouve le besoin de se lever et détruire quelque chose, un coup elle a au contraire envie de pleurer, un coup elle s'arrache les cheveux et se griffe les bras jusqu'au sang.

- Je m'appelle... Kozoro... J'ai vingt ans... Je suis... étudiante... dans cette université... parvient-elle parfois à se répéter en boucle durant ses rares moments de lucidité.

Ses souvenirs et sentiments se mélangent, s'altèrent, redeviennent clairs, et se fondent à nouveau les uns en les autres, indéfiniment. Malgré son état, il lui reste encore suffisamment de bon sens pour comprendre qu'elle n'a aucune idée de ce qui lui arrive. Elle est parfaitement consciente que ces souvenirs lui ont appartenu, que ces émotions ont été siennes, qu'elle a aimé, puis détesté telle ou telle personne entre deux vies. Mais ça ne devrait pas être. Elle ne devrait pas revivre ce qui a été effacé. Et cette douleur... cette douleur, par pitié, qu'elle disparaisse ! La météo s'affole autour d'elle, passant d'un ensoleillement radieux à un blizzard glacial. Question discrétion, il faudra repasser. Oh, à quoi bon se cacher ? Elle n'en a plus le luxe, de toute façon. Son aura est certes complètement détraquée, mais elle est désormais réveillée. N'importe lequel de ses frères et sœurs peut la localiser à n'importe quel moment. Leurs visages défilent dans son esprit, lui inspirant divers sentiments qu'elle ne parvient pas à attribuer à une vie précise. Tout est si nouveau et appartient pourtant au passé ; tout est si confus... Les images continuent de l'assaillir sans pitié. Elle reconnaît des paysages, des personnes, les jardins glacés de sa constellation, au gré du temps et des changements. Puis arrive le tour de ses parents. Ceux de sa vie actuelle. Sa respiration ralentit légèrement et la douleur semble un peu moins prenante à leur vue. Elle se souvient comme ils avaient été bons envers elle. Elle se souvient de son enfance, de son corps si petit, impubère, des soirées passées à regarder les étoiles, ces étoiles qui la fascinaient tant, des journées passées à contempler les sabliers qu'elle avait achetés, qu'on lui avait offerts ou qu'elle avait fabriqués, le doux parfum des arbres lors des promenades familiales en forêt, les rires et les instants de silence et de paix. Elle se souvient à quel point elle aimait ces gens. A quel point elle était triste lorsqu'ils sont morts dans cet accident de voiture. A quel point elle se sentait seule et qu'elle s'est habituée à l'être. Elle se concentre sur ces souvenirs, la douleur s'évanouissant petit à petit, le passé n'harcelant plus autant son esprit. Elle ferme les yeux et respire lentement et profondément. Son cœur ralentit sa course effrénée et son sang ne tape plus dans ses tempes. Le ciel s'éclaircit et la chaleur fait fondre les parcelles enneigées. Tout commence à se mettre en place. Elle se souvient de tout, absolument tout, mais la confusion est partie. Elle se souvient de chaque vie dans le moindre détail. Elle se souvient de chaque être aimé, chaque être détesté, chaque parole et chaque pensée, incombant à chaque personnalité. Elle sait qui elle a été. Elle sait qui elle est. Elle sait ce qu'elle a fait. Et elle sait qui lui a fait quoi. Ses songes se tournent vers cet homme qu'elle a rencontré plus tôt. Cet homme qui la suivait, l'observait. Cet homme en possession d'une arme divine. Cet homme dont le sang porte le parfum d'un ancien pacte scellé il y a des millénaires, bien avant leur naissance à tous deux. Pacte qu'elle avait tout de suite reconnu, qui lui avait rappelé celui qui l'avait condamnée à l'errance éternelle parmi les humains : Ophiuchus du Serpentaire... C'est alors que la douleur revient, soudaine, lancinante. Elle tombe au sol, tremblant, se recroquevillant. Son dos entier lui inculque de nouveau le concept d'enfer. Sa chair la brûle, ses os craquent, ses veines s'électrisent. Un supplice mortel qu'elle espérait ne plus jamais avoir à subir. Ses dents se referment abruptement sur ses lèvres afin de lui ôter tout désir de hurler, ne la laissant émettre que d'atroces gémissements, faisant lentement couler le sang sur son menton. Elle ne peut empêcher ses larmes de couler, ne rendant cette peine que plus réelle. Ce souvenir intenable, effroyable, étouffe son corps et son esprit de son pesant pouvoir. Le souvenir de ce funeste jour où tout a basculé, où elle a connu pour la première fois l'horreur. Il ne veut pas l'abandonner, il reste, implanté dans son cerveau, la torturant tout comme seul un homme pourrait le faire. Mais elle ne doit pas y céder, pas encore. Elle doit penser à autre chose. Appeler un autre souvenir. Pourquoi rien d'autre ne lui vient ? Est-elle condamnée à endurer à nouveau cette douleur jusqu'à la mort ? Douleur qui l'empêche de remonter plus loin dans sa mémoire, la forçant à se concentrer sur les souvenirs récents. Puis lui apparaît le jeune garçon de la veille. Ce petit voyeur qui l'avait suivie pendant trois jours. Ou peut-être même plus, qui sait ? Tandis qu'elle se focalise sur le mécontentement que cela lui avait fait ressentir, la douleur s'efface une seconde fois peu à peu. Le remarquant, elle décide de s'attarder sur chaque trait de son visage, chaque mouvement de ses muscles, chacune de ses paroles, chaque petit tintement particulier dans le son de sa voix. Cet homme l'a réveillée de son antique sommeil. Il lui a redonné sa divinité. Elle est littéralement née devant lui. Mais c'est un Prêtre Serpentis. Et en tant que tel, il est lié à son père. Il ne peut donc en aucun cas être digne de confiance. Cependant, il y avait cette nuit là quelque chose dans sa voix... Dans son regard... Quelque chose qui ne lui inspirait ni colère, ni désir de vengeance. Il semblait si sincère, si dévoué, n'aspirant qu'à lui apporter son aide. Kozoro secoue la tête vivement. Elle ne doit pas se laisser influencer ! Il a tenté de la tuer. Il l'a lui-même empalée sur cette lance. Puis il est retourné à sa place et a fait comme si de rien n'était, feignant la surprise et le désespoir. Comment a-t-il osé prétendre être innocent ? Comment a-t-il pu croire qu'elle ne s'en souviendrait pas ? A cause de sa soudaine métamorphose ? Il ne pouvait qu'avoir joué la comédie, en revanche la surprise dans ses yeux était réelle. Il ne s'attendait pas à la voir se relever. Ce genre de chose peut être feinte, mais pas avec une telle perfection. Elle se rend alors compte que sa douleur a totalement disparue. Soulagée, elle se relève, non sans peine, mais entière. Elle inspire, puis expire profondément. Maintenant que le choc est passé, elle peut à nouveau se concentrer pleinement. Elle doit désormais réfléchir à ce qu'elle va faire. Elle ne pensait pas avoir le privilège de renaître en tant qu'Incarnation du Capricorne après son décès sur Terre 500 ans plus tôt. Elle ne pensait pas non plus avoir un jour la possibilité de se remémorer chacune de ses vies passées, ce qui est normalement impossible. C'est encore un peu troublant, mais elle est dorénavant complètement remise et son esprit est lucide. Elle regarde autour d'elle, voyant la lisière de la forêt, les bâtiments environnant, et le paysage montagneux entourant la ville à la fois d'un œil neuf et ancien. C'est une sensation indescriptible, et plutôt agréable. Mais sa tranquillité est perturbée par du bruit. Des habitants sortant de chez eux, courant dans les rues, approchant. Elle avait oublié que la tempête de neige provoquée par sa confusion n'aurait jamais pu passer inaperçue en été. Elle n'a d'autre choix que de partir et se réfugier dans un endroit où elle sera certaine d'être seule. Sans hésiter, elle saute depuis le toit et se réceptionne sans aucun problème ni quelconque blessure une vingtaine de mètres plus bas. Elle se relève, toujours sans sourciller, et enjambe le petit cratère qui s'est formé à son atterrissage. Elle traverse la route et retourne dans la forêt avant que les premiers passants ne la remarquent. Elle doit se trouver un coin tranquille où elle sera protégée de tout dérangement. Mais il n'y en a pas pléthore.

- Se pourrait-il qu'il soit toujours là-bas ? murmure-t-elle intérieurement.

Il n'y a qu'une seule façon de le savoir. Elle se met en route pour rejoindre son chalet. A son arrivée, elle trouve le terrain désert. La porte d'entrée est ouverte, et la salle de bains a été utilisée. Mais aucune trace du Prêtre.

- Il n'est donc pas mort de froid. Se dit-elle d'un ton neutre, incapable de décider s'il s'agit là d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle.

Son regard s'arrête sur un miroir qui lui renvoie son reflet. Sans prêter la moindre attention à ses lèvres coupées et à la trace de sang séché sur son menton, elle contemple les marques noires sur ses joues, y amenant lentement une main tremblante pour les toucher, comme pour se persuader qu'elles sont réelles. Ces marques sont la preuve de sa divinité, la preuve de son indéfectible lien avec la constellation qui s'est incarnée en elle. Son visage s'adoucit et s'illumine d'un sourire. Elle a encore du mal à réaliser qu'elle à nouveau elle-même. Enfin, « elle-même » est un bien grand mot. Elle est elle-même à sa manière à chaque vie. Elle comprend désormais pourquoi il vaut mieux tout oublier à la naissance. Il n'est pas bon de venir au monde en proie à une telle confusion entre le passé et le présent. Kozoro s'éloigne du miroir et sort de la salle de bains, jetant un œil au salon qu'elle redécouvre sous un autre jour. Elle se dirige vers une commode où sont posés plusieurs cadres. Elle ne peut que s'attendrir face aux photos de cette famille souriante qu'elle formait avec ses parents. Elle était si petite, semblable aux enfants humains. Elle sera probablement la seule de sa Génération à avoir vécu sous une telle forme, car une Incarnation naît directement avec le corps et l'esprit d'un adulte. L'espace d'un instant, elle est prise d'un fou rire en imaginant ses frères et sœurs dans le même état. Elle est tellement absorbée par ses pensées qu'elle ne remarque pas, au dehors, l'apparition d'un point blanc dans le ciel. Grossissant de plus en plus, comme s'il se rapprochait. Il continue sa course, se dirigeant précisément vers le chalet. Kozoro ressent soudain un frisson lui parcourir l'échine. Son corps entier semble lui donner l'alerte. Une sensation étrange l'envahit, comme si une autre aura venait écraser la sienne. Une aura brûlante, pesante, la mettant particulièrement mal à l'aise. Une aura qu'elle a déjà ressentie autrefois. Elle la connaît. Ecarquillant lentement les yeux, elle se précipite à l'extérieur et regarde la seule fraction de ciel visible depuis cette partie de la forêt. Elle voit le point blanc. Elle commence à trembler.

- Oh non... Pas maintenant... Pas elle...

Elle avait oublié quel jour on était : le 6 Juillet. Jour qui fait partie de la période de l'année propice pour la venue d'une personne bien précise. Et Kozoro n'a actuellement qu'une seule envie : fuir. Mais elle sait que c'est inutile. Elle attend donc que la fatalité s'abatte sur elle. Le point blanc s'illumine intensément et, tel un météore, traverse le ciel à vive allure pour s'écraser non loin de Kozoro, formant un énorme cratère et faisant trembler la terre quelques instants. Une chaleur pesante s'installe dans les environs, et la terre elle-même commence à se réchauffer et sentir le brûlé. Le froid provoqué par Kozoro, au contraire, s'affaiblit à son grand dam. Elle ne quitte pas des yeux le cratère d'où, comme si de rien n'était, sort une femme. Les rayons du soleil illuminent sa peau tannée et l'armure orangée qu'elle porte. Ses courts cheveux ébouriffés se pâment de la couleur du sang, et ses yeux aux nuances rappelant le crépuscule se posent sur Kozoro. Ses lèvres fines esquissent un grand sourire, propre à elle seule. Cette femme n'est autre que Rakovina, Incarnation du Cancer.

- Bonjour, ma sœur. dit-elle d'une voix suave.

Kozoro reste silencieuse, la fixant scrupuleusement d'un air méfiant.

- Et bien ? C'est tout ce que tu as à me dire ? J'espérais tant avoir le plaisir d'entendre à nouveau le son de ta voix. Pourquoi restes-tu ici ? N'es-tu pas impatiente de retourner parmi les tiens ?
- Arrête ce petit jeu. Les civilités ne te siéent guère. Nous savons toutes les deux ce que tu veux ?
- Comment peux-tu savoir ce que je veux, répond-t-elle sur un ton amusé, tu ne me connais même pas encore.
- Ce que tu veux, c'est m'arracher bien plus que cette mèche de cheveux que tu portes au bras.

Le sourire de Rakovina s'efface tandis qu'elle regarde son bras gauche, où est soigneusement attachée une mèche de cheveux châtains. Elle l'avait effectivement arrachée de la tête de Kozoro lors de l'une de leurs confrontations. Mais c'était il y a de cela 600 ans dans une vie dont elle ne devrait pas se rappeler !

- Comment peux-tu t'en souvenir ? lui demande-t-elle, réellement surprise.
- Je me souviens de bien plus que cela.
- Vraiment ? Voilà qui est curieux... J'ignorais qu'une telle chose était possible. Mais, continue-t-elle après un instant de réflexion, je n'en ai que faire pour le moment. Père veut te voir. Je suis ici en mission, te rends-tu compte ! Mais quelque chose... m'intrigue. Tu ne m'as pas l'air bien différente de la dernière fois où je t'ai vue. J'hésite entre la déception et la satisfaction.

Un sourire, tout autre, à glacer le sang, se forme sur son visage.

- Parce qu'actuellement, j'éprouve un très grand désir de m'amuser. Ta présence m'a tellement manqué durant toutes ces années. Et si tu jouais avec moi ? Comme au bon vieux temps ? Qu'en dis-tu ?

Inconsciemment, Kozoro recule d'un pas, ce qui encourage Rakovina à soudainement bondir vers elle et lui asséner un violent coup de poing au ventre en riant. Elle est projetée en arrière et tombe lourdement au sol. Fort heureusement, ce n'était qu'un coup faible, et elle n'a presque rien senti. Elle se relève, bien obligée de faire face à sa sœur. S'il y a bien une chose qu'elle aurait voulu oublier, c'est tout ce qu'elle lui a fait subir durant sa troisième et dernière vie de déesse avant sa mort sur Terre. Elle ne voulait pas de ces affrontements. Elle n'aimait pas se battre. Mais Rakovina n'en avait cure. Son seul désir était, et selon toute vraisemblance reste, de la faire souffrir. Kozoro peut encore lire dans ses yeux l'appel du sang et l'extase de la violence. Et comme aujourd'hui, elle n'échappait que rarement à ses pulsions.

- Oh, comme ça fait du bien ! jubile l'Incarnation du Cancer avant de repartir à la charge.

Cette fois, Kozoro parvient à éviter son coup et la repousse rigoureusement. Mais Rakovina reprend son équilibre en ricanant.

- Quoi ? C'est tout ce que tu oses faire ? Voyons, tu es capable de tellement plus ! Je pense qu'il vaut mieux passer aux choses sérieuses tout de suite...

Et sur ces mots, elle lève la main en direction de Kozoro, murmurant quelque chose. Celle-ci se tord soudain de douleur en gémissant : son sang est en train de bouillir. Rakovina approche, les yeux en extase devant son œuvre. Son visage arbore peu à peu une expression mélangeant l'amusement, le sadisme et le désir. Elle tend le bras pour toucher délicatement le visage de sa proie, et fait glisser le bout de ses ongles sur ses joues jusqu'à son menton, s'attardant sur la partie rougeâtre.

- Oh, ma pauvre chérie. C'est le tien, n'est ce pas ? Je reconnais son odeur. Il sent la peur et la faiblesse.

Une lueur vicieuse dans le regard, elle caresse de son pouce la lèvre inférieure martyrisée de Kozoro, et la coupe avec son ongle pour en voir le sang couler, effleurer sa chair brûlante.

- Dis-moi, veux-tu que j'arrête ? Que cette terrible chaleur ne te tourmente plus ? Ou bien vas-tu enfin te décider à te défendre ? lui demande-t-elle d'une voix presque mélodieuse.
- Justement, je me demandais à quel moment tu me dirais ça.

Alors qu'elle allait s'étonner du cruel manque de gémissements dans le son de sa voix, Rakovina se rend compte qu'elle ne peut plus bouger sa main. Et pas seulement, son corps entier est comme statufié. Kozoro disparaît soudain de son champ de vision. A ce même moment, un coup violent dans son dos la fait tomber au sol. A nouveau capable de bouger, elle se relève et regarde derrière elle pour voir sa sœur, armée d'une poêle.

- Tu te moques de moi ? Un ustensile humain ? Que signifie cette insulte ? s'écrie-t-elle d'une voix cette fois agacée.

Mais la même chose se reproduit. Une sensation de torpeur et de lourdeur, suivit de la disparition de Kozoro du champ de vision, pour finir avec un coup de poêle en pleine tête. Le tout, dans le même laps de temps, c'est-à-dire moins d'une milliseconde. Elle retombe à genoux au sol en frottant vigoureusement sa tête.

- Je vois, comprend-t-elle douloureusement, tu as décidé de t'amuser toi aussi ? Mais ce n'est pas très juste, tu sais ? Au moins, face à moi tu peux te défendre. Qui peut se défendre contre la Maîtresse du Temps ? Néanmoins, tu restes toujours aussi prévisible. Je me lasse d'Algedi, tu le sais, ça ?

Kozoro s'avance, toujours armée de son fidèle ustensile.

- Algedi est ma technique favorite, tu devrais le savoir depuis le temps. Arrêter le Temps, ne serait ce que pour une minute, est ma seule protection valable contre toi, et mon seul répit face à tes acharnements. De plus, je te trouve assez mal placée pour parler de fair-play, toi, que l'on surnomme à juste titre Prêtresse de la Mort. J'en ai assez que tu me tourmentes sans arrêt. C'est terminé !

Elle lâche alors la poêle et lève ses bras à hauteur du bassin, le froid émanant de son aura s'intensifiant de plus en plus.

- Enfin... Voilà ce que j'attendais. Un vrai combat. s'extasie Rakovina.

Ce n'est pas comme si elle avait le choix. Rakovina continuera de la persécuter de ses horribles sorts si elle ne met pas un terme à cet affrontement rapidement. Elle n'a réchappé que de peu à Zahrivani, cette technique permettant de faire bouillir le sang. Et une chose est sûre, elle déteste la chaleur. Face à un être manipulant « seulement » le sang, un être manipulant le Temps devrait pourtant s'en sortir sans grand mal. Mais pour cela, il y a un prix à payer. Il faut savoir se montrer agressif. Se moquer des conséquences. Et Kozoro n'est ni agressive, ni du genre à se moquer des conséquences. C'est, en somme, son intégrité qui est en jeu à chaque combat. Et plutôt mourir que d'y renoncer. Car si jamais elle se permet des débordements là-haut, parmi les étoiles, qu'est ce qui l'en empêcherait sur Terre, parmi les humains ? Mais aujourd'hui, il faut que cette tyrannie cesse. Il y a en suspens quelque chose de bien plus grave que cette futile querelle n'ayant pour but que le seul plaisir de Rakovina. Pour une fois, elle ne doit pas se contenter d'être une victime. Elle doit montrer qu'elle aussi peut prendre le dessus.

- Aujourd'hui, je vais te vaincre, Rakovina, à armes égales.
- Comme j'ai hâte de voir ça, se réjouit celle-ci dans un grand sourire.

L'Incarnation du Cancer lève alors les bras au ciel, ses auriculaires refermés sur ses paumes, leurs ongles entaillant sa chair pour faire couler son sang sur ses poignets.

- Viens à moi, Asellus Borealis !

Son sang continuant de couler se met soudain à flotter dans les airs, dansant autour d'elle, se réunissant autour de ses bras. Chaque goutte d'hémoglobine se colle avec les autres, se solidifie, formant peu à peu deux gigantesques pinces semblables à celles d'un crabe. La voilà fin prête pour le duel qu'elle attendait depuis tant d'années. Voyant cela, Kozoro ne peut définitivement plus reculer. Elle fixe sa rivale d'un air décidé.

- Finissons-en. Viens à moi, Nashira !

Après quelques secondes, elle se rend compte qu'il ne s'est rien passé. Elle commence tout à coup à tituber, se rattrapant de justesse et ressentant une certaine fatigue. Ne comprenant pas ce qui se passe, elle réitère son appel d'arme, constatant une seconde fois son échec. Que lui arrive-t-il ? Sa tête recommence à lui faire mal, et ses membres à trembler. Se pourrait-il que...

- Quelle est cette plaisanterie ? Tu as perdu tes pouvoirs ? Ne vas pas me faire croire une chose pareille !

Mais Rakovina est elle aussi plongée en pleine réflexion. Après tout, sa sœur a vécu en humaine durant 500 ans. Ses pouvoirs sont restés scellés, inutilisés, pendant ces cinq siècles. Elle n'a récupéré sa divinité que quelques heures auparavant, sans compter qu'elle est la première de leur Génération, et peut-être même de toutes les autres, à avoir réussi un tel exploit. Serait-il possible qu'il soit encore trop tôt ? Qu'elle soit encore trop faible pour utiliser pleinement tous ses pouvoirs ? Car faible, oui, elle l'est. Faible est le mot parfaitement approprié. Pas seulement en tant que considération habituelle. Non, elle est réellement faible, bien plus qu'elle ne l'était autrefois. Si elles se combattent maintenant, elle perdra bien trop vite. Elle n'est pas à son plein potentiel. Rakovina doit se rendre à l'évidence : ce duel n'a aucun intérêt dans son état. Oui, elle aime apporter la souffrance, en particulier sur sa cible favorite... mais elle veut une cible digne. Elle veut ressentir l'extase d'un combat éreintant, long, et gratifiant. C'est leur destin. Kozoro est sa parfaite rivale, sa parfaite égale. Elles doivent mutuellement se rendre honneur en étant au meilleur d'elles-mêmes. Avec une adversaire si faible, cette joute vaut autant que celle d'une fourmi contre un météore. A l'heure actuelle, elle n'en vaut pas la peine. La piétiner maintenant serait une insulte, pour l'une comme pour l'autre. Ce n'est pas ce qu'elle veut. Elles méritent mieux que ça.

- Tu me déçois, ma sœur. Vraiment, je suis déçue. Mon cœur s'emballait à la joie de vivre enfin ce jour, ce duel à la mort que j'attendais tant. Mais regarde comme tu es. Misérable, pathétique. Je ne peux décemment pas te porter de coup sérieux, ni jouir de tes larmes, de tes plaintes et de ton sang, dans ton état actuel.

D'un geste, elle fait disparaître Asellus Borealis et s'approche de Kozoro agenouillée et peinant à reprendre son souffle, pour la toiser de son regard impérieux.

- Tu es trop faible. Je mérite mieux qu'un petit Algedi. Alors, je vais partir. Je te veux forte, fière, je te veux en guerrière. Je me contrefiche du temps que ça prendra, mais tu vas me faire le plaisir de récupérer tes pouvoirs. A ce moment là, je reviendrais. Je ne veux pas combattre un nouveau-né. Je veux affronter celle que je mérite de tuer.

Sans un mot de plus, elle tourne les talons et disparaît dans la forêt. Peu à peu, la chaleur anormalement élevée s'estompe, retournant aux températures habituelles de cette époque de l'année. Kozoro, elle, est perdue dans ses pensées. Elle sait que Rakovina a raison. Elle est incapable d'invoquer son arme. Elle l'avait pourtant fait face au Prêtre Serpentis, mais il est probable que son état mental y ait été pour quelque chose. Elle est faible. Et si elle l'est face à Rakovina, elle le sera face au danger qu'elle doit se préparer à affronter. Elle doit récupérer ses pouvoirs, et vite ! C'est comme lorsqu'une Incarnation naît. Elle n'a pas la maîtrise de ses pouvoirs. Elle doit apprendre à les contrôler. La même chose se produit ici. Seulement, elle ne dispose plus du luxe de 1000 ans pour parvenir à ses fins. Un bruit de branchages cassés attire soudain son attention.

- Êtes-vous ici pour me narguer ? lance-t-elle tout haut en reconnaissant l'odeur de son visiteur.

Klade l'observe, silencieux. Il s'approche d'elle, certain qu'elle ne lui fera pas de mal, et s'agenouille près d'elle. Le fait qu'elle l'ait vouvoyé lui indique qu'elle n'est plus aussi agressive envers lui que lors de leur rencontre.

- Je voulais vous poser quelques questions.
- Je n'ai rien à vous dire.
- Pourquoi avez-vous mentionné votre père parmi ceux qui vous ont fait du tort ?
- Intéressante question. Dommage que je n'aie aucune envie de vous en dévoiler la réponse. Pourquoi ne pas m'achever tout de suite ? C'est bien pour cela que vous êtes revenu, n'est ce pas ? Votre première tentative ayant échoué, vous voulez terminer le travail ?
- Nous savons tous deux qu'une main humaine ne peut vous ôter la vie, Dame Kozoro. Vie dont je n'ai, je vous le répète, jamais tenté de vous priver. Si nous faisions un marché ?

Cette fois, Kozoro daigne le regarder dans les yeux, montrant son intérêt, ou serait-ce simplement la curiosité ?

- Je sais pertinemment que ce que tu me dis n'est que mensonge. Qu'aurais-tu à me proposer pour que je sois tentée d'épargner ta vie ?
- Vous l'avez déjà fait, Ma Dame. Et vous le ferez encore, car vous aimez l'Humanité. Faire du mal à un humain serait la pire des choses à vos yeux. Ce que je vous propose est une alliance.

Elle ne peut s'empêcher de soupirer en réalisant qu'il a raison. Malgré son rang, il reste un humain, et elle faite pour les protéger, quoi qu'il arrive.

- Je t'écoute, Prêtre Serpentis.
- J'ai vu la fin de votre affrontement avec cette femme. Je connais votre état, et je peux vous aider à y remédier rapidement. A votre échelle, je veux dire.
- Et en échange, qu'attends-tu de moi ?
- Des réponses. Je veux savoir si l'homme que je sers est digne de confiance. Je veux savoir si cette Génération est au bord de l'extinction.

Sa voix est grave et tremblante, comme si le simple fait de prononcer ces mots était à la limite de l'insubordination. Et elle semble si sincère, que Kozoro elle-même se surprend à penser qu'elle l'est vraiment. Néanmoins, son instinct, son âme continue de penser qu'il ne serait pas bon de lui accorder sa confiance. Il y a quelque chose chez lui, peut-être au-delà de son sang, qui la pousse encore à se méfier de lui. Mais à l'heure actuelle, elle n'a pas le choix. Elle a besoin de retrouver ses pouvoirs au plus vite, et il affirme connaître le moyen de l'y aider. C'est donc à contrecœur qu'elle le regarde droit dans les yeux, sa main serrant la sienne.

- Entendu. J'accepte votre marché.
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MessagePosté le: Sam 07 Avr 2018, 23:21    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 4





- Que t'as-t-il fait ? Réponds moi !

Sa voix avait perdu toute trace de douceur. Elle n'était plus qu'un mélange de colère et d'empressement.

- Je ne... C'était... ho... horrible... J... J'ai... si mal...
- Reste avec moi ! Pourquoi ne te soignes-tu pas ?
- Peux... pas...

Il la tint serrée contre lui, choqué, ne sachant pas quoi faire. Il sentit son sang glisser sur ses mains, se répandant au sol. Il ne pu qu'écouter ses gémissements, de plus en plus faibles. Elle luttait pour rester éveillée, mais ses yeux se fermaient petit à petit. Une autre voix s'éleva alors à ses côtés :

- Son corps est brûlant. Beaucoup trop. Si on ne fait rien, elle va...
- Je sais ! Laisse moi réfléchir, je... je... il faut...
- Non... C'est trop tard...

Elle avait posé sa main rocailleuse sur sa joue pour tenter de le calmer. Aussitôt, il s'arrêta de parler et la regarda lui sourire. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il adorait la voir sourire. Mais cette fois, c'était différent. Elle gît dans ses bras, mutilée, mourante. Il voulait tant apaiser sa douleur, la sortir de cet affreux cauchemar, mais il n'en avait pas le pouvoir.

- On peut encore te sauver. Il suffit de t'amener chez Panna, elle pourra encore te soigner.
- Plus... le temps. Je ne... survivrais pas... à ce voyage.

Chaque parole, chaque syllabe prononcée était pour elle une souffrance. Mais elle devait parler.

- Mais... il y en a un... que je peux... encore faire...
- Lequel ? Dis-moi, et je t'accompagnerai.

Si elle avait pu secouer la tête, elle l'aurait fait. Mais cette fois, seuls ses mots durent suffire.

- Non. Je... dois le faire seule...
- Comment ça ? Où veux-tu aller ?
- La Terre.

Ses yeux s'écarquillèrent tandis que sa respiration se coupa soudainement. Il ne pouvait pas croire ce qu'elle était en train de lui dire. Elle s'était résignée à la mort. Et elle voulait s'éteindre sur Terre.

- Hors de question ! s'emporta-t-il alors. Tu dois délirer, tu ne peux pas penser ce que tu dis !
- S'il te plait... emmène-moi là-bas...
- Pourquoi tu me fais ça ? Pourquoi ? pleura-t-il presque.
- Je suis... désolée... Je ne veux pas... être...

Sa phrase fut interrompue par une crise de sanglots. Tous deux pleuraient. Aucun ne voulait se séparer de l'autre, mais il n'y avait pas d'autre solution.

- Je préfère... être là-bas, libre... qu'être ici, en son pouvoir... Je ne... Je ne veux pas... que l'Humanité souffre... par ma faute...

L'homme à leurs côtés, resté silencieux, prit à nouveau la parole d'une voix douce mais tentant sans grand succès de dissimuler totalement sa tristesse.

- Si tel est ton désir... Si tel est le destin que tu t'es choisi, si c'est ce que tu penses être le plus juste, alors... Nous t'y emmènerons.

Elle sourit à nouveau.

- Mes frères... Merci. Je vous en prie... il ne reste plus... beaucoup de temps.

Résigné, il la serra plus fort encore dans ses bras tandis qu'il se levait pour la porter. Elle ne pouvait plus utiliser ses jambes. Il était son seul espoir d'arriver à destination. Il se mit en route vers le fond des jardins à moitié glacés, aux fleurs à la beauté à jamais immortalisée, piégées de l'étreinte du Temps en suspens. C'était là que se trouvait le portail menant au monde des humains. C'était là qu'il devait faire ses adieux à sa bien-aimée.

- Quand vous m'aurez déposée... Partez vite... Personne ne doit vous voir ici...

Son cœur se serra. Il étouffait littéralement. Jamais il n'aurait imaginé vivre une telle chose. Il ne voulait pas la laisser partir. Il ne voulait pas, non...

- Je lui ferai payer ce qu'il t'a fait... Je vais le dire à tout le monde, et il regrettera son geste.
- Non, par pitié... Ne fais pas ça...
- Pourquoi ? Ne mérite-t-il pas d'être châtié pour ce qu'il a osé te faire subir ?

La colère le submergea. Il ne pouvait croire qu'elle l'implorait d'épargner l'homme qui l'arrachait à lui pour l'éternité. Peu importe qui levait la main sur elle, cette personne ne pouvait rester impunie ! Il se l'était juré !

- Réfléchis... Personne ne te croira... Et s'il sait que tu sais... Il va... Je ne veux pas que... vous subissiez le même sort...
- Ses paroles ne sont pas dépourvues de logique. Nous devrions en tenir compte.

Il leva alors les yeux vers son frère, constatant que malgré l'apparente neutralité de son visage, il était lui aussi bouleversé. Mais c'était sans aucun doute parce qu'il savait faire preuve de bien plus de sang-froid que lui. Lui, comment ferait-t-il ? Comment pourrait-t-il se contrôler ? Il sait comment il peut être lorsque la fureur le possède. Mais il devait garder ça pour plus tard. Tout ce qui lui importait était de savoir sa chère sœur partie en paix.

- Nous y voilà. murmura-t-il en atteignant le portail.
- Fais vite... Je me sens... si faible...

Il s'agenouilla délicatement au centre du socle lumineux, adoucissant le moindre de ses mouvements. Au moment de la déposer à terre, il hésita, la gardant encore quelques instants dans ses bras. Ses yeux rougis par les larmes rencontrèrent une dernière fois ceux de son aimée, et tous deux échangèrent un ultime baiser. Ce fut dans un déchirement sans nom qu'il étendit son corps gracile sur le sol, et qu'il recula, lui murmurant ses adieux. Le socle s'illumina de plus belle, et Kozoro disparu en saluant ses frères d'un dernier regard.

- Seigneur Beran ?

Le Dieu du Bélier se réveille dans un léger sursaut. Il regarde autour de lui pour constater au bout de quelques secondes qu'il se trouve dans sa constellation. Ses yeux se posent sur le jeune homme inquiet qui l'a tiré de son sommeil.

- Pardonnez-moi, Seigneur Beran. Vous gémissiez. Vous sembliez en souffrance.
- Ce n'est rien, Orion. répond-t-il dans un faux sourire.

Les yeux rougeâtres de l'adolescent se plissent avec suspicion. Il n'est pas dupe, il sait que son maître a encore fait ce rêve dont il ne parle jamais.

- Je suis inquiet pour vous. Vous passez vos journées à dormir, ou la plupart du temps essayer. Et quand vous y arrivez... vous souffrez. Ce n'est pas bon pour vous.
- Je vais bien. Inutile de t'en faire. S'il te plait, rejoins les autres. J'ai besoin d'être seul.
- Bien, Mon Seigneur. se résigne le jeune homme en s'inclinant.

Beran attend de voir son serviteur disparaître de son champ de vision avant de s'allonger à nouveau dans l'herbe. D'une certaine manière, Orion a raison. Les Incarnations n'ont aucun besoin biologique. Il n'est pas vital de manger, boire, ou même dormir. Cela pourrait même être mauvais. Mais il a besoin de dormir. Non pas que le sommeil ait un quelconque effet réparateur, loin de là. Mais il n'y a que dans le monde des rêves, où souvenirs et fantasmes se mélangent, qu'il peut voir le visage de sa bien-aimée, lui prendre la main, caresser ses douces lèvres avec les siennes. Et parfois, il revit ce funeste jour. Ce jour tant détesté où elle l'a abandonné. Ce n'était pas sa faute. Non. Si elle avait pu, elle serait restée à ses côtés. Mais le fait est, qu'il vit chaque jour et chaque nuit avec cet affreux souvenir. Jamais il ne pourra oublier son amante s'effondrant dans ses bras, souffrant le martyre, condamnée à la mort. Il n'a rien pu faire pour apaiser sa détresse. Et parce qu'il le lui a juré, il ne peut non plus apaiser son âme hurlant à la vengeance. Et aujourd'hui encore, ça le rend malade. Vivre en tant que l'un des seuls détenteurs de cette vérité est bien plus qu'un fardeau. C'est un supplice. En public, il feint, se cache derrière des regards et des sourires, mais au fond de lui, il bout, se contient de toutes ses forces. Il ne doit rien laisser paraître. Mais il doit bien avouer que Kozoro avait raison. Personne ne le croirait. Ophiuchus n'a pas perdu de temps pour retourner tous ses enfants contre elle. Il leur a fait croire que son amour pour les humains, combiné à d'habiles manigances de ces derniers, l'avait poussée à s'attaquer à lui pour les protéger. Qu'il fut bien malgré lui forcé de se défendre, lui infligeant un coup mortel, et qu'elle s'en est allée mourir sur Terre pour échapper à la honte. Et tout le monde y a cru. Sauf ceux qui connaissaient la vérité. La seule chose qui l'empêche de faire justice est la promesse qu'il a faite à Kozoro. Et peut-être aussi, bien qu'il ait du mal à se l'avouer, le fait qu'il ne comprenne pas pourquoi c'est arrivé. Jamais il n'aurait cru que son père puisse être capable d'une telle atrocité. En effet, il a toujours veillé sur la Terre et l'Univers d'un œil bienveillant. Pour ses enfants, il est la bonté et la sagesse incarnées. Sans oublier que Kozoro était autrefois considérée comme sa fille favorite. Beran lui-même l'admirait. Comment un homme d'une telle qualité a-t-il pu, du jour au lendemain, meurtrir et assassiner son propre enfant ? C'est peut-être cette réflexion qui a poussé Kozoro à ne pas l'inciter à la venger. Comment savoir ? De toute façon, il n'aura jamais la réponse à ses questions. De même que celle qu'il retrouvera ne sera plus celle qu'il a aimée. Que pensera-t-elle de lui ? Comment se comportera-t-elle à son égard ? Sera-t-elle une sœur tout ce qu'il y a de plus ordinaire ? Le détestera-t-elle ? L'aimera-t-elle à nouveau ? Ou bien se donnera-t-elle à un autre ?

- Pourquoi dois-je me torturer l'esprit à ce point ? marmonne-t-il en fermant les yeux.

Il ne veut plus penser à tout ça. Il doit oublier, l'espace d'un instant. Il doit dormir, il le faut, il en a besoin. Il a besoin d'elle. Désespérément. Tant qu'il s'accrochera à elle, à son souvenir, il ne cèdera pas aux envies meurtrières qui harcèlent son âme depuis maintenant 500 ans. La seule chose qu'il souhaite est de se retrouver une nouvelle fois dans les bras de son aimée. Il en a besoin.

- Arrête ça tout de suite.

Il se redresse vivement à la voix de Sterel, adossé contre l'arbre sous lequel il se reposait, et lui lance un regard frustré.

- Je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi. Et que fais-tu ici, au juste ? Nous devons éviter de nous rendre dans les constellations d'autrui quand notre période n'est pas en vigueur.
- J'ai jugé qu'il était important de nous voir, et comme tu ne bouges pas de ta constellation, je suis bien obligé de venir à toi. Et je constate qu'il était temps que je le fasse.
- La manière dont j'occupe mon temps ne te regarde pas.
- Pas si elle est susceptible de te causer du tort. Tu ressembles à ces humains qui injectent des substances nocives dans leurs veines pour échapper à la dure réalité de leur vie.
- Ne compare pas ce qui n'est pas comparable ! Il n'y a aucun rapport entre le sommeil et la drogue !
- C'est du pareil au même pour nous, mon frère. Tu sais que dormir est mauvais pour toi, et pourtant tu le fais. Régulièrement, j'imagine ?

Décidément, tout le monde est contre lui. Il sait que Sterel veut bien faire, mais il commence à sérieusement l'agacer. Il n'est pas comme lui, il n'a pas vécu la mort de Kozoro comme lui l'a vécue ! Leur façon de la gérer ne peut donc pas être la même.

- Qu'y a-t-il de mal à ça ? De quel droit oses-tu me juger ?
- Je ne te juge pas, je veux seulement t'aider.
- Je... je sais...

Le Dieu du Sagittaire s'attriste de voir son frère dans cet état. S'enfermer dans le passé n'est jamais la solution, mais dans le cas de Beran... Ce serait presque légitime. Cependant, Sterel n'est pas le seul à avoir remarqué que la nature ne fleurissait plus autant qu'auparavant autour de Beran. Quelque chose affaiblit son aura printanière, et maintenant qu'il sait de quoi il s'agit, il doit trouver un moyen d'y remédier sans s'attirer les foudres de son frère, dans tous les sens du terme.

- Pour quelle raison voulais-tu me voir à l'origine ? soupire le Bélier légèrement calmé.
- Je pense que nous le savons tous les deux, répond Sterel en s'asseyant à côté de lui. Comment te sens-tu ?
- Honnêtement ? Je sens que je vais vomir. Tout ce que Père a dit... Tous ses mensonges... Et les autres qui continuent de boire ses paroles. Je ne sais pas combien de temps je pourrais encore supporter ça. Tu as vu comme leurs regards s'assombrissaient lorsqu'il parlait d'elle ? Comme leurs voix s'indignaient ?
- J'ai vu. Il ne faut pas leur en vouloir, ils ne savent rien.
- Justement, nous aurions dû tout leur dire depuis longtemps ! Regarde comme ils réagissent alors qu'ils entrent dans la dernière partie de cette vie ! Ils ne peuvent pas continuer à la haïr indéfiniment !
- J'ai observé leurs attitudes respectives. Je suis enclin à croire que la plupart ne sont pas prêts à tourner la page.
- Comme Panna, tu veux dire ?
- Elle est trop attachée à Père, confirme Sterel, elle lui voue une admiration aveugle. A mon avis, elle restera enfermée dans sa rancœur jusqu'à la mort.
- Nous aurions dû leur dire la vérité pendant qu'il en était encore temps.
- Il était déjà trop tard, et tu le sais. Et Père aurait sûrement trouvé le moyen de nous faire rapidement passer d'une vie à une autre s'il avait eu connaissance de ce que nous savions. Si nous avions parlé, il aurait profité de notre mémoire effacée pour nous manipuler à sa guise, et nous serions exactement comme nos frères et nos sœurs aujourd'hui, à piétiner l'honneur de Kozoro.
- Mais c'est injuste !
- Je ne le sais que trop bien... et je hais plus que tout cette triste vérité... marmonne Sterel en serrant les poings.
- Et... les autres ? Qu'en pensent-ils ?
- Je ne leur ai pas posé la question. Mieux vaut ne pas tous nous entretenir à ce sujet. Tu es le seul dont le... comportement me semble inquiétant.

Beran soupire longuement avant de répondre.

- Si tu y tiens tant que ça, je vais essayer de résister un peu plus à mon désir de sommeil. Mais je ne te promets rien.
- Je n'en attendais pas plus. admet Sterel malgré tout satisfait.

L'Incarnation du Sagittaire se lève, estimant qu'il est temps de retourner à sa constellation avant que sa présence ici ne commence à peser sur la barrière. Ce n'est pas grand-chose, mais mieux vaut éviter d'attirer une attention indésirable en ces temps troublés. Il salue son frère respectueusement avant de disparaître. Ce dernier se rallonge au bout de quelques minutes, mais ne tente pas cette fois-ci de dormir. Son regard est rivé vers le ciel, songeur. D'une certaine manière, Sterel a raison. Il est devenu dépendant de cet état si paisible qu'est le sommeil. Il n'arrêtera pas de tenter de le trouver, loin de là. Il sait qu'il en est incapable. C'est là sa seule paix en cette vie. Mais il doit au moins essayer de déconsidérer ce désir, ne serait ce que pour retrouver sa force. Un mauvais pressentiment l'a assailli à la fin de la réunion. Dans le doute, appelez ça l'instinct, il a concentré son aura pour pouvoir localiser celles de Kozoro et de Rakovina. Elles se trouvaient toutes les deux sur Terre. Au même endroit. Il serre les poings avec contrariété. Elle peut se rendre dans le monde des humains à volonté du 22 Juin au 22 Juillet, durant la période du Cancer. C'est à cette époque de l'année que ses pouvoirs sont démultipliés, lui permettant de se rendre où elle le souhaite sans aucun risque pour la barrière. De ce temps, il lui reste encore deux semaines, ce qui est plus que suffisant pour faire subir sa tourmente. Si jamais elle recommence à martyriser son aimée, il le lui fera payer. Et s'il parvient à la faire flancher, alors il pourra tout autant s'en prendre à Ophiuchus. Peu importe le pourquoi du comment, peu importe les raisons qui ont poussé cet être méprisable à l'irréparable. Un seul faux pas, et il le forcera à expier pour son crime. Un seul mot, un seul regard de travers, et Kozoro sortira de l'infamie dans laquelle il a osé la plonger. Tout ce dont Beran a besoin est de la voir. Si elle n'a aucun souvenir de la promesse qu'elle lui a fait faire, il pourra enfin la venger.
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Séraphya
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MessagePosté le: Lun 16 Avr 2018, 18:03    Sujet du message: Répondre en citant

Chapitre 5






- Êtes-vous certaine de ne pas en vouloir ?
- Je ne le répèterai pas éternellement : je n’ai pas faim.

L’odeur des œufs brouillés est, peut-être, on peut le dire, plutôt alléchante. Le Prêtre Serpentis étant un humain, il a des besoins auxquels il doit répondre s’il veut survivre. C’est pourquoi ils se trouvent toujours au chalet, elle assise à la table du salon, lui aux fourneaux de la cuisine, comme si de rien n’était. Et c’est déjà la troisième fois qu’il lui demande si elle a faim. Evidemment que non !

- Ce n’est pas ce que j’ai cru entendre.

D’accord, peut-être que son ventre émet quelques légères plaintes. Mais elle n’a pas faim ! Elle n’a plus de besoins maintenant qu’elle est redevenue une Incarnation. Ce qui veut dire que la nourriture peut devenir nocive pour elle. Elle n’a définitivement pas besoin de ça.

- Avec tout le respect que je vous dois, mêlez vous de ce qui vous regarde.
- Votre bien-être et tout ce qui vous concerne de près ou de loin me regarde, Ma Dame.
- Cessez donc vos flatteries. Je garde à l’esprit que vous avez tenté de me tuer. N’allez pas croire que je vous laisserai me berner.
- Et je vous répète que je n’ai jamais agi de la sorte. Je commence à désespérer de vous convaincre un jour. Soit dit en passant, venant de quelqu’un qui m’a fait croire que la police allait arriver alors que la ligne téléphonique était coupée depuis des semaines, je trouve que c’est plutôt moi qui me suis fait berner.
- Je devais bien trouver le moyen de vous faire peur. Que pouvais-je faire d’autre, toute seule avec ma pauvre poêle face à vous ? Je suis d’ailleurs ravie de voir que vous vous êtes réconciliés.
- Très drôle, soupire-t-il en coupant le feu sous l’ustensile, je n’en suis pas mécontent non plus. Vous êtes vraiment certaine de ne pas en vouloir un peu ?
- Absolument certaine, oui ! Vous m’exaspérez, à la fin !

Elle ignore comme elle peut les gargouillis de plus en plus insistants. Oui, elle ressent encore de la faim. Mais ce n’est sans doute qu’un reste de son ancienne biologie humaine. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Tout ce qu’elle a à faire, c’est de rester le plus digne possible dans cette situation des plus absurdes.

- Comme je vous le disais, reprend Klade en déposant non pas une mais deux assiettes sur la table, beaucoup de choses ont changé en votre absence. C’est comme si le monde entier avait oublié jusqu’à votre existence. Plus de rites, plus de célébrations. L’Humanité ne regarde même plus vos étoiles avec respect.
- Je le sais déjà, rétorque Kozoro sans jeter un regard sur son assiette, c’est ce que me montrent mes souvenirs de mes différentes vies. Je suis même surprise que vous ayez entendu parler de nous. Je veux dire, en dehors du cercle des Prêtres Serpentis.
- Vous n’êtes donc pas étonnée que mes semblables et moi-même nous souvenions de vous, c’est bien cela ?
- C’est bien cela. Votre sang est le vecteur d’un pacte ancien scellé par un dieu. Il n’est pas surprenant que les vôtres aient échappé à cette amnésie collective.

Klade arrête soudainement de manger. Son visage s’assombrit, et il détourne le regard.

- N’oubliez pas que vous parlez d’une autre époque. Les Prêtres Serpentis de ces temps là s’en sont admirablement sortis. Mais plus les années ont passé, plus les temps ont changé, et plus ils ont commencé à se faire rares.

Le son de sa voix s’est aggravé. Kozoro elle-même réalise ce qu’il est en train de lui dire, et ce n’est pas une bonne chose du tout.

- Pourquoi ? Que s’est-il passé ? lui demande d’elle sur un ton adouci.

Klade tourne à nouveau les yeux vers elle, constatant qu’elle est véritablement intriguée, et continue ses explications.

- Les épouses ne considéraient plus comme un honneur de devoir laisser partir leurs fils pour qu’ils fassent leur formation aux temples qui nous ont été érigés, puisque qu’elles n’en connaissaient plus la raison, raison qu’elles ne pouvaient plus croire, et ça s’est aggravé à l’avènement de l’époque contemporaine. Certains ont tenté leur chance, et ont terminé entre les impitoyables griffes de la justice. Nous ne pouvons plus échapper aux vigilances comme il était auparavant possible de le faire. Voilà pourquoi il est au fil des années devenu de plus en plus difficile pour les Prêtres Serpentis d’avoir une descendance. Autrefois, nous pouvions être des dizaines. Aujourd’hui, nous ne sommes plus qu’une poignée. Et je crains que dans quelques années… nous n’existions plus.

C’est une chose à laquelle Kozoro ne s’attendait pas. Sa considération des Prêtres Serpentis en tant qu’ennemis s’estompe soudainement, comme si elle avait été prisonnière d’une cage et que la porte s’était ouverte. Cette méfiance maladive était, encore une fois, attisée par sa transformation et le traumatisme que cela lui a infligé. Elle se rend à l’évidence : elle n’est pas encore « elle-même ». Son être est encore en pleine purge. Ce sont des petits détails de ce genre qui font toute la différence et lui font prendre conscience de son état et de ce qu’elle ne devrait pas ressentir. Ici, entre autres, elle prenait les Prêtres Serpentis pour des ennemis à cause de leur lien avec Ophiuchus, à cause de cette odeur dans leur sang qui lui rappelle encore si douloureusement ce qu’elle a subi 500 ans plus tôt. Alors que ces hommes sont au contraire les êtres humains les plus précieux qui soient, qu’il faut à tout prix préserver, car ce sont eux qui, dans un futur proche ou lointain - si possible lointain - seront les seuls à pouvoir sauver l’Humanité. Face à Klade, elle réagit comme un animal blessé. Mais il a tenté de la tuer, elle s’en souvient très bien, alors d’un côté, il mérite tout de même sa méfiance. Oui, mais… en est-elle encore aussi sûre maintenant ? Peu importe, car ce qu’elle a appris est bien plus important : les Prêtres Serpentis sont en voie d’extinction. Et Klade en est l’un des derniers représentants. C’est en effet très inquiétant, et cela pourrait devenir catastrophique dans les prochaines décennies. L’amnésie de l’Humanité ne la dérangeait pas tant que cela, mais elle se rend désormais compte des conséquences.

- Alors nous avons de la chance que vous soyez venu au monde.

Klade lui-même est surpris par cette remarque, et ne peut s’empêcher de la regarder d’un air presque reconnaissant. Un léger rictus apparaît sur son visage tandis qu’il empoigne à nouveau sa fourchette pour déguster ses œufs brouillés avant qu’ils ne refroidissent. Quant à Kozoro, elle ne peut définitivement plus déterminer quel genre de regard elle pose actuellement sur lui. Elle est toujours méfiante, mais il est évident qu’il est sincère, et qu’elle se sent malgré tout concernée par sa situation. Nombreux sont les humains au cours de ses vies passées qui ont tenté de la tromper, et elle a jusqu’ici toujours été en mesure de voir clair dans leur jeu. Mais avec Klade, c’est différent. Il lui est impossible de trancher entre l’absolue méfiance et l’absolue confiance. Elle soupire longuement en réalisant que les choses seront beaucoup plus compliquées que prévu à accepter. Elle lorgne un instant sur son assiette, et ne pouvant plus résister aux appels de son estomac, s’ose à prendre une bouchée, puis une autre. Son corps est toujours en pleine phase d’adaptation aux changements biologiques qui opèrent en elle, ce qui veut dire qu’elle est toujours soumise aux besoins primaires des humains. Qui aurait cru que ce serait aussi simple et rapide ? Au moins, ce n’est pas aujourd’hui qu’elle s’empoisonnera. Et il faut bien avouer que Klade est un excellent cuisinier, même si ce ne sont que des œufs brouillés. Ce dernier a déjà englouti toute son assiette, révélant au passage une certaine gloutonnerie cachée. Ou simplement une grande rapidité ? Elle se sent presque gênée de manger maintenant qu’elle est la seule à le faire, surtout après sa précédente véhémence. Elle ne le regarde pas, mais elle peut sentir posé sur elle son regard satisfait, oui, satisfait, exactement ! Se fait-elle des idées, ou est-il en train de la narguer ? Elle termine son assiette en silence et dans une grande lenteur. C’était froid depuis longtemps, mais ça ne l’a pas dérangée le moins du monde. Un autre avantage à faire partie des signes d’hiver. Alors qu’elle relève la tête, elle aperçoit celle de Klade tournée vers la pendule du salon. La fascination peut être lue dans ses yeux. Il faut dire que cette « pendule » n’est pas vraiment ordinaire. C’est un sablier. Oui, un sablier. C’est son père humain qui l’a confectionné, et elle n’est pas peu fière de l’y avoir assisté. Le sable met une heure pour tomber totalement, et lorsque le dernier grain rejoint ses congénères, le sablier se retourne automatiquement via un système complexe, et une petite lumière intégrée s’enclenche pour donner l’impression que le sable a changé de couleur. A chaque heure, sa couleur. Kozoro s’en sert depuis sa plus tendre enfance, et connaît son fonctionnement par cœur : jaune pour 1 heure du matin, rose pour 2 heures, bleu clair pour 3 heures, gris pour 4 heures, rouge pour 5 heures, orange pour 6 heures, noir pour 7 heures, marron pour 8 heures, vert clair pour 9 heures, violet pour 10 heures, blanc pour 11 heures, olive pour midi, fuchsia pour 13 heures, beige pour 14 heures, bleu foncé pour 15 heures, kaki pour 16 heures, bordeaux pour 17 heures, parme pour 18 heures, turquoise pour 19 heures, vert foncé pour 20 heures, orange brûlé pour 21 heures, ocre pour 22 heures, gris perle pour 23 heures, et ambre pour minuit. Actuellement, le sable est fuchsia et est à moitié tombé, ce qui signifie qu’il est 13 heures 30. Kozoro est tellement habituée à vivre avec ce sablier pendule qu’elle peut y lire l’heure à l’exacte minute près.

- Vous n’avez jamais vraiment arrêté de vous sentir liée au Temps, n’est ce pas ? murmure le jeune homme dans une réelle fascination.
- Je ne dirais pas les choses ainsi, mais… c’est exact. Mes vies ont beau avoir défilé, j’ai beau avoir revêtu de nombreuses et différentes personnalités, le Temps a toujours eu une place dans mon cœur.

L’espace d’un instant, elle oublie la méfiance. Elle oublie l’urgence et la gravité de la situation. Elle se laisse simplement bercer par le silence, la douce sensation du Temps caressant son être, continuant sa course infinie, mais laissant son invisible empreinte sur sa peau. Elle avait oublié ce sentiment, et à quel point elle l’adorait. Oui, qu’elle soit humaine ou déesse, le Temps fera toujours partie d’elle.

- Je sais que je ne devrais pas vous le demander, en tout cas pour le moment, mais… j’ai vraiment besoin de savoir. Que vous est-il arrivé il y a 500 ans ? Pourquoi êtes-vous morte sur Terre ?

Et la réalité revient à elle en un éclair. Sa paisible béatitude s’évanouit, et le poids du souvenir oppresse à nouveau son corps et son cœur.

- Vous avez raison. Vous ne devriez pas le demander.

Elle ne peut pas en parler. Pas encore. Et pas tant qu’elle doutera encore de lui. Ce serait comme se confier à un inconnu. Elle doit vite changer de sujet.

- Vous avez dit que vous pouviez m’aider à retrouver mes pouvoirs. Comment ?
- En vous amenant au temple des Prêtres Serpentis, soupire Klade en comprenant qu’il n’obtiendra aucune réponse, où j’ai effectué ma formation. Il y a une réelle empreinte mystique là-bas, et je suis certain qu’une telle atmosphère vous fournira une grande aide.

Kozoro considère un temps la question avant de répliquer :

- Ce n’est pas idiot. Ça pourrait effectivement mieux marcher qu’ici ou ailleurs.
- Heureux de voir que nous sommes enfin d’accord sur quelque chose.
- Cela ne veut pas dire que je vous fais confiance, rétorque-t-elle presque immédiatement. N’oubliez pas que je suis toujours méfiante à votre sujet.

Klade a depuis longtemps déjà abandonné l’espoir de la faire changer d’avis sur lui un jour.

- Vous avez déjà été on ne peut plus claire à ce sujet, Ma Dame. Je m’en contenterai, tant que vous n’essaierez pas à nouveau de me tuer.
- Tant que vous ne tenterez rien à mon encontre, je m’y engage. Si je m’aperçois que vous me piégez…
- Soyez rassurée, je n’ai aucune intention de vous nuire en quoi que ce soit.
- Nous verrons cela.

Kozoro se lève de table et emmène les couverts dans la cuisine pour les poser dans l’évier. Le jeune homme pourra plus tard se vanter d’être le seul humain au monde à avoir vu un être divin faire la vaisselle.

- Puis-je formuler une requête ? se permet-il de demander après un moment.
- Faites donc. répond-t-elle en essuyant calmement une assiette.
- Notre marché implique que vous répondiez à mes questions une fois que je vous aurais aidée à récupérer vos pouvoirs. J’aimerai modifier notre arrangement.
- En quels termes ?
- A chaque pouvoir que vous obtenez, j’obtiens une réponse à une question.
- C’est tout ? demande-t-elle après un instant de silence.
- C’est tout. confirme-t-il.
- Entendu, soupire-t-elle, ce changement me semble approprié. Quand devons nous partir ?
- Lorsque vous vous sentirez prête.

Elle termine d’essuyer la vaisselle et la range soigneusement à sa place dans différents placards. Elle fait ensuite, d’un air presque solennel, le tour de la maison, revisitant chaque pièce comme si c’était à la fois la première et la dernière fois qu’elle les voyait. Elle commence par la cuisine, bien sûr, où elle tentait enfant d’atteindre en vain les hauteurs pour manger une glace. Le salon, où tant de bons moments ont été vécus. La salle de bains, où elle se prélassait dans des eaux gelées sans jamais attraper froid. Sa chambre, où elle aura passé le plus clair de son temps à admirer dans la plus grande fascination son étagère remplie du sol au plafond de sabliers de toute sorte et de toute provenance. La chambre de ses parents, qui l’emplit encore aujourd’hui d’une profonde nostalgie rien que par le fait de s’en approcher. L’atelier de son père, où elle a appris à fabriquer son premier sablier. La bibliothèque de sa mère, où elle passait des après-midi entiers à s’instruire et profiter de la plus grande des tranquillités. La terrasse extérieure, où elle se plaisait l’hiver à sortir méditer des heures durant sous la neige. Elle ne peut réprimer un léger soupir. C’était une belle vie. Courte, mais belle. Et elle va devoir tout laisser derrière elle.

- Je suis prête, annonce-t-elle après avoir lancé un dernier coup d’oeil au sablier pendule, allons-y dès maintenant.
- A vos ordres, Dame Kozoro. s’incline Klade en suivant son regard.

Il est 14 heures lorsque l’homme et la femme sortent du chalet. Elle referme soigneusement la porte derrière elle et dissimule la clé dans un petit interstice caché sous la fenêtre. Bien plus original que le fameux pot de fleur et le tapis, n’est ce pas ? Elle se retourne une dernière fois pour contempler sa maison, son enfance, sa vie, avant de leur tourner définitivement le dos. Aujourd’hui, bien que cela lui fasse mal, elle n’a plus le droit d’agir et de penser en humaine ignorante. Ses épaules sont désormais porteuses d’un lourd fardeau. Un poids qu’elle ne peut encore confier à personne, et il est de son devoir de l’assumer pleinement, comme toute déesse fière et forte qu’elle a été et qu’elle doit être. Les roues du destin sont en marche, elle en est certaine, et elle ne doit pas dévier du chemin. Ce chemin, c’est Klade qui l’y guide. Et dans cinq mois, elle devra en avoir atteint le bout. Autrement, elle ne sera pas la seule à payer pour son impuissance : l’Univers entier s’assombrira, pour l’éternité. La vie, la mort, n’auront plus la moindre importance.

- Je t’aime, ma fille.
- Je le sais déjà, Père.
- Je voudrais seulement que tu t’en souviennes.
- Comment pourrais-je oublier ? Vous êtes mon père, vous ne pouvez que m’aimer, et je ne peux que vous aimer en retour.

Elle secoue la tête pour disperser ces souvenirs. Ils lui sont déjà revenus à plusieurs reprises au cours des dernières heures. C’est la raison pour laquelle son cœur ne peut se conformer à un sentiment précis. Ça, c’est ce qu’il lui a dit la dernière fois qu’ils se sont parlés à cœur ouvert.

- Pourquoi faites-vous cela ?
- Tu ne peux comprendre. Tu le refuses ! Alors, au lieu de te convaincre, je vais plutôt me servir de toi.
- Arrêtez cela ! Je vous en prie, j’ai mal !
- Alors souffre, car c’est de cette souffrance que j’obtiendrai ma rédemption, et celle de tous ceux que par ta faute le Néant dévorera !


Et ça, c’est ce qu’il lui a dit le lendemain. Le jour où il l’a assassinée.
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